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De l'autre côté

Sélection officielle - Compétition
Turquie


RIEN N'EST AKIN D'AVANCE





"- Tout ira mieux quand la Turquie sera dans l'Union Européenne.
- Putain d'Union Européenne!!!
"

Six personnages en quête de hauteur. Ils sont reliés par l'amour et l'amer, les mères et la mer, la mort et l'amen. Le pardon. L'absence est ici aussi essentielle que la présence. L'absence d'une mère défunte précocement ou d'un père dont on ignore tout. L'absence de ceux qui viennent de mourir. Fatih Akin esquisse ainsi le destin de deux familles, deux formes de fatalités puisque le spectateur est prévenu : deux femmes vont mourir. Une maman et une amante. De ces décès, accidentels, stupides, aléatoires, les voies se croiseront, ou pas, se frôleront sans le savoir, entre actes manqués et retrouvailles impossibles. Le cinéaste passe maître dans le surgissement d'un réalisme - politique, humain, psychologique - dans le cadre de la fiction. Quelques actes manqués, des révélations tardives mais subtilement dosées font du film une aventure en hommage à la vie, ou disons à ceux qui restent. Car ce drame cherche à faire accepter la mort, faire le deuil, et ainsi continuer. Sans l'autre. Avec d'autres.

Par son métissage, sa force émotionnelle, son humanisme exacerbé, sa volonté de combattre les préjugés, il y a quelque chose de Secrets et Mensonges (la Palme d'or de Mike Leigh). Fatih Akin fait évoluer chacun de ses personnages d'un matériau assez brut - l'intello solitaire, le traditionnel macho, la progressiste méfiante, la fervente combattante, l'utopiste occidentale et la pute paumée - à des esprits plus complexes, plus nuancés, leur permettant de sortir de leurs impasses, d'accéder à une forme de sérénité. Si l'on peut changer individuellement, il y a malgré tout une impuissance à lutter contre les choses collectivement. Ce renoncement, ou disons cette volonté émoussée, imprègne De l'autre côté d'une ambiance désillusionnée. Le seul espoir semble résider dans l'acceptation de l'étranger, dans l'élargissement de la notion familiale. Ainsi perdre quelqu'un c'est aussi trouver quelqu'un d'autre. Pas un simple substitut mais un rôle symbolique. Le transfert se produit par des objets (un livre qui permet au père de se rapprocher de son fils), un lieu (les rivages de la mer noire qui représente la paix intérieure), par la mort (Ayten trouvera en la mère de sa petite-amie Lotte ce qui a disparu avec la mort de sa propre mère). Le cinéaste écrit là un scénario qui n'est jamais appesanti par des redondances et suit son voyage (et ses allers et retours) sans discontinuer.

Evidemment il insère son histoire dans un cadre politique où la Turquie et l'Allemagne ont aussi une histoire amoureuse et répulsive. Les relations humaines et même les opinions de chacun, sont subies pour ne pas dire dépendantes d'un contexte plus général qui influent sur la justice et les idéaux et donnent une foi personnelle tout en créant une méfiance entre les gens.

Quand ils ouvriront leur coeur, quand ils échangeront, quand ils comprendront, leurs obsessions s'effaceront. Inutiles duels perdus d'avance. Cela explique pourquoi, contre toute attente classique, les personnages principaux ne noueront pas les liens espérés, ne se rencontreront peut-être même pas. Akin ne dévie jamais de sa logique psychologique mais détourne les codes scénaristiques. L'émotion n'est pas exubérante mais souterraine. Telle l'écume, elle vient s'échouer au bord de nos yeux par vagues régulières. Pas besoin de piano mélancolique ou de pathos cinématographique. Selon les croyances, il faut des sacrifices pour que le dialogue et l'amour puissent enfin s'instaurer. Au-delà de la souffrance, des peines, des incompréhensions, il restera ça : la compréhension. Encore faut-il lui laisser du temps et de l'espace. Akin pour cela déroule sur deux heures une odyssée sensible un mélo social et sans compromis, romanesque et généreux.

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