Production : Les films du Fleuve, archipel 35, rtbf, arte
Réalisation : Jean-Pierre & Luc Dardenne
Scénario : Jean-Pierre & Luc Dardenne
Montage : Marie-Hélène Dozo
Photo : Alain Marcoen
Décors : Igor Gabriel
Distribution : diaphana
Durée : 95 mn

 

Fabrizio Rongione : le jeune bandit
Olivier Gourmet : le policier
Jérémie Segard : Steve
Mireille Bailly : la mère de Bruno
Jérémie Renier : Bruno
Déborah François : Sonia

 

festival-cannes.com
site de jeremie renier
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L'enfant (L'enfant)

Sélection officielle - Compétition
Belgique / sortie le 19.10.05

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L'affiche est trompeuse; un jeune couple amoureux qui se sourit... Rien de plus faux pour vendre un film où ce même couple s'étripe, s'engueule, se hurle dessus. On ne ressentira l'amour (l'affection?) pour l'autre que dans la scène finale... Mais voilà comment vendre L'Enfant - vénéré par la critique "élitiste" parisienne - dans un contexte de sinistrose ambiante : le film parle de misère, de précarité, de vol à la tire, de vente de nourrisson, de séparation, d'un studio kitchenette... On est loin des strass de la Star Ac ou de la poésie des Jarmusch, Burton, Park et autres rivaux du box office.
Il faudra donc tout l'apport des Télérama, Libération, France Inter (sponsors logiques puisque c'est bien un public adulte, urbain et dit éduqué que le distributeur vise) pour que L'enfant séduise sa cible. Car une Palme d'or ne suffit pas. Souvent les Grand Prix ont plus de succès. Rappelez-vous La Vita è bella versus L'éternité et un jour... En fait le film des Dardenne risque même de casser la tendance des Palmes à succès. Depuis que Rosetta, leur quatrième long métrage et première Palme, en 1999, a obtenu un succès d'estime conséquent, les films palmés recevait un accueil plus généreux de la part des spectateurs, jusqu'aux Oscars du Pianiste ou les dollars de Fahrenheit 9/11. Reste, qu'année après année, hormis peut-être celle du Moretti et du Van Sant, la Palme d'or ne récompense pas le meilleur film de l'année, ni même du festival.
Il n'est donc pas sûr que L'Enfant soit un grand succès public. Pourtant l'événement est de taille. Après Coppola, Imamura, August et Kusturica, les cinéastes belges sont les rares à appartenir au club des doubles palmés. En soi ça ne veut rien dire puisque le Festival de Cannes offre une sélection très dépendante du calendrier des réalisateurs, et n'offre pas naturellement les meilleurs films de l'année. Mais c'est symptomatique d'une adulation pour un certain cinéma, très fortement ancré dans un style. Hormis Coppola, les autres double-palmés ont reçu la récompense pour des films qui ne faisaient que confirmer leur style (ou talent). La prime à un certain conservatisme, plutôt qu'à la découverte ou l'évolution artistique.

Promesse
Palme contestée (on sait que Kusturica voulait la donner à Jarmusch, mais que Varda a mené le front pour qu'un cinéma plus triste, plus réaliste, plus documentariste l'emporte), L'enfant a quand même de sérieuses ambitions avec 200 copies en stock. Représentant la Belgique aux Oscars (même si le public américain a toujours ostensiblement boudé les films des Dardenne), feront-ils mieux que les 650 000 entrées de Rosetta? A priori Jérémie Rénier, vedette de la Promesse, améliorera son score de 200 000 entrées ... Mais Le fils n'avait pas été un souvenir flamboyant au Box Office.
C'est d'ailleurs durant le tournage du Fils que les Dardenne ont imaginé L'Enfant. "Vraisemblablement, ce film est né d'une journée de tournage de notre film précédent. Nous étions à Seraing, rue du Molinay. Le matin, l'après-midi, le soir, nous avons vu passer et repasser une jeune fille poussant un landau dans lequel dormait un nouveau-né. Elle semblait ne pas avoir de destination, juste marcher en poussant le landau... Souvent, nous avons repensé à cette jeune femme, à son landau, à l'enfant endormi et à celui qui n'était pas là, le père de l'enfant. L'absent qui allait devenir important dans notre histoire. Une histoire d'amour qui est aussi l'histoire d'un père." Le film sera tourné comme tous les autres, à Seraing, près de Liège, lieux d'enfance des réalisateurs. Ils se défendent de faire les mêmes films mais les endroits pourtant ne changent pas. "Dans la scène de la poursuite, le carrefour est celui de La Promesse , la passerelle aussi. Mais on ne refait pas les mêmes plans, on change la place de la caméra. Revenir sur les lieux nous aide, comme un fleuve qui, en coulant, charrie des alluvions, des cailloux. Et puis ça nous donne des contraintes, ce qui est toujours bon pour la création."
Ils retrouvent ainsi l'acteur Jérémie Rénier, qui a grandit 9 ans après La Promesse en tournant chez Ozon, Green, Mazuy et surtout dans Le Pacte des Loups et Violence des échanges en milieu tempéré. de leur évolution est née une liberté. Rénier analyse : "On les imagine un peu rigides, alors qu'au contraire, au milieu du tournage, ils m'ont dit : ce film ne nous appartient plus, il t'appartient, donc c'est nous qui allons te suivre." La relation masochiste est réciproque avec cet enthousiasme du comédien : "C'est un film sur lequel j'avais envie de souffrir, même physiquement. Je pense notamment à une scène : quand je saute dans les cailloux parce que Sonia m'a fait un croche-pied. On a dû la faire 80 fois, eh bien à la 80ème prise, je me jetais avec le même plaisir... Parce que le film est comme ça, parce que j'en étais fier, parce que j'avais envie de me donner corps et âme."

Père et Fils
L'enfant est donc un objet. "C'est à travers les gestes qu'ils répètent, et à travers les objets liés à ces gestes, que les personnages de nos films existent. Par exemple, pour Bruno, qui est une sorte de businessman, c'est l'utilisation du portable qui créé un lien avec les autres. Le rituel le plus important, c'est autour du landau : on l'achète, on se promène avec, on le vend... On ne donne jamais d'interprétation psychologique sur les personnages. C'est à travers les gestes que, petit à petit, le spectateur doit sentir qu'une personne est en train de se construire à l'écran."
C'est aussi un titre. Mais ce n'est pas le héros du film. Luc Dardenne donne sa vision des choses ainsi : "On n'essaie pas de copier la réalité. L'abandon d'enfant, c'est une pratique très ancienne. La vente "sauvage", c'est peut-être un peu plus récent. Mais ce n'est pas ce qui nous intéressait : d'ailleurs après avoir vendu l'enfant, Bruno le rachète, si j'ose dire, très vite. Ce qui nous intéressait, c'était de voir comment il allait ou non pouvoir créer un lien avec cet enfant. Au départ, il ne le voit même pas. Littéralement. La question qui allait se poser était donc : l'amour de Sonia, qui est immense, allait-il suffire pour lui faire prendre conscience de la présence de cet enfant ? On a pensé que non, que l'amour ne suffisait pas."
Leur amour du cinéma, lui, est indéniable. Qu'on aime ou pas, ce cinéma du réel est un regard intéressant et indispensable dans ce monde de propagande audiovisuelle. Si L'Enfant nous a déçu c'est davantage par ses tics de réalisation et cette absence d'évolution cinématographique de la part de ses auteurs. En attendant le prochain, dans trois ans - c'est leur rythme. Luc Dardenne explique : "On commence par beaucoup parler tous les deux. On fait un plan de tout le récit. J'écris la première version du scénario, que j'envoie à Jean-Pierre. Il fait ses corrections, ses propositions, puis on écrit ensemble les autres versions, et on envoie la sixième ou septième à Denys Freyd, le producteur. Pendant le tournage, c'est simple : l'un est à la mise en scène avec le caméraman, l'ingénieur du son, le directeur photo, les acteurs, pendant que l'autre contrôle sur le combo , à tour de rôle, mais sans que ce soit systématique."

vincy



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