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Lars Von Trier
Nicole Kidman

 

Dogville (Dogville)

Sélection officielle - Compétition
Danemark / sortie le 21 mai 2003


De la dramaturgie en Amérique





« - Dogville, jamais entendu un nom aussi con !»

Débutons par un postulat : le film se doit d’être vu. Il a été fait pour cela. Les attentes seront déçues et certains crieront au déclin du cinéaste danois. Les craintes seront dissipées et d’autres avoueront leur plaisir inattendu.
A l’instar du Dogme, Lars Von Trier érige un concept qu’il nomme lui-même « cinéma fusionnel ». Une voix off (omniprésente) nous lit l’action et laisse notre imaginaire fabriquer la réalité que cache les mots. Comme un livre, le film est découpé en chapitres. L’ensemble s’installe dans un décor de théâtre, sans murs et avec peu de meubles et d’accessoires. Tout juste devine-t-on la nuit et le jour grâce à un jeu de lumière. Le cinéma, quant à lui, se concentre sur les dialogues, les mouvements et donc les comédiens. Du théâtre filmé. Ou un livre mis en scène. Von Trier en bluffera plus d’un en réussissant son coup : ne pas nous endormir. Comme à son habitude, le « palmedoré » manipule très bien son public et réserve suffisamment de surprises tragiques (des coups de théâtre finalement) pour nous dérouter et nous séduire. L’exercice semble vain cinématographiquement, mais jamais nous ne le détestons.
Applaudissons, donc, les traits de génie d’une mise en scène inspirée, fluide, intense et une direction d’acteurs qui les conduit du mime aux larmes, de la figuration à la surexposition. Voici enfermée une troupe de comédiens vivant une expérience singulière dans un cul-de-sac virtuel. Il forme un ensemble cohérent, comme dans un jeu de dames : quand il manque une pièce, la salle est dépeuplée.
Le coup de force artistique est audacieux. Clairement, Von Trier veut nous faire voir le cinéma autrement. Aucune image de l’Amérique. Pourtant Von Trier ne parle que d’elle. Pour Eyes Wide Shut, beaucoup avait reproché à Kubrick d’avoir montré une Amérique déformée, pour ne pas dire fausse. Une simpel représentation de la part d’un exilé qui n’y avait plus mis les pieds depuis des années. Là, Lars Von Trier ne peut pas être accusé de cela. Pourtant, le reproche serait bien plus vrai. Il voyage peu, n’a jamais vu l’Amérique autrement qu’à travers le cinéma ou la télévision.
Cette Amérique, son scénario - pièce maîtresse – la dissèque, la décortique, la déconstruit dans ses fondements. Tout y passe, du droit de vote à la violence, du puritanisme à l’éducation permissive. Là nous atteignons la première limite. Sa vision de l’Amérique est presque caricaturale, trop ancrée dans la culture cinématographique justement (les films des années 30 à 50 notamment). Certaines scènes frôlent le ridicule et il faut tout le talent des comédiens pour nous bloquer l’envie d’en rire. Parodie involontaire ? Humour anonyme ? Car, hormis Kidman, Bettany et Caan, ils incarnent tous de profonds crétins, les rendant plus bestiaux qu’humains. Tous des chiens. Et sans exception, tous des criminels. Von Trier juge l’Amérique arrogante. Pléonasme pour une puissance dominante (et impérialiste).
« La morale étant son domaine », le réalisateur ne peut pas s’empêcher de donner sa version. Trop primaire, sa vision aboutira à un message tout aussi primitif sur la Loi du plus fort. Oubliez les femmes qui se sacrifiaient par amour, voici les idéaux que l’on tue par avidité. Von Trier laisse un malaise imperceptible en envoyant la misère humaine en enfer. Le pardon, la compassion, la rédemption n’existent pas dans ce huis clos que lui inspire l’Amérique.
L’ignorance est peut être ce qui conduit Dogville à être un grand film doté d’une histoire stupide. Dramatiquement bien foutu, ce très beau sujet sur la confiance, la solidarité, la peur de l’autre et l’individualisme se retrouve gâché par un final amoral – sauf si l’on considère le point de vue en creux. A trop vouloir imiter les films américains, pour mieux s’en moquer, la subversion souhaitée se transforme en abstraction potache.
Kidman, tout simplement grande, avoue dans le film qu’elle « a une saine capacité à évacuer les choses pénibles. » Film arrogant, nous allons évacuer ce qui nous déplait. Pour garder en tête le très beau générique de fin, ouvertement contradictoire. C’est tout le problème de Von Trier : une mise en scène magnifique au service d’un propos polémiste pour ne pas dire démagogique et intolérant. Un comble.

(Vincy)

Vincy



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