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Pedro Almodovar
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Gael Garcia Bernal
Interview Pedro Almodovar

 

La mala educacion (La mauvaise éducation - Bad Education)

Sélection officielle - Ouverture
Espagne / projeté le 12.05.04 / sortie le 12.05.04


LE DESIR SANS LOIS





"- Il me laissait souvent le pénétrer. Mais seulement physiquement."

Almodovar nous avait laissé avec un siège vide entre deux êtres promis à l'amour. Parle avec elle, film requiem post-mortem (le décès de sa mère), nous faisait partager sa douleur, son immense silence, ce manque irréversible.
Si Tout sur ma mère était la quintessence de ses mélos flamboyant, exubérants et féminins (Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça, Femmes au bord de la crise de nerfs, Talons aiguilles), La mauvaise éducation (celle des mâles justement), est la descendance de ses films les plus troubles, les plus sombres, les plus dérangeants aussi : La loi du désir, Kika, La fleur de mon secret, Parle avec elle... Tout le film est ponctué de références à ces anciens opus.
Preuve de sa maturité, voici le troisième film consécutif accompli, maîtrisé, étourdissant. La voix off et la déstructuration du récit facilitent les transitions et la compréhension de "ce film dans le film à flash backs". Vous m'avez suivi? En plus d'une narration plus complexe que d'habitude, La mauvaise éducation renoue avec les oeuvres originelles du cinéaste. Film noir qui respire le souffre, tous les héros almodovariens sont en place pour une tragédie en trois parties : travlos, gens du cinoche, curés, ... Pas une femme. Mais bien une femme fatale, incarnée par un homme. Ajoutez y des faits divers monstrueux qui deviennent très relatifs avec la réalité que nous dépeint cette fiction, et aussi de la came, du chantage, du sexe, de la pédophilie, un jeu de piste basé sur une fausse histoire vraie, et l'apprentissage de la liberté (après des années de franquisme), et vous posséderez tous les ingrédients d'un drame formidablement sordide et éminemment moral.
Il n y' a plus rien à ajouter sur le style, le talent, la beauté d'un film d'Almodovar - le rouge y prédomine toujours, la pluie annonce forcément un drame. En revanche, nous pouvons encore être impressionnés par sa manière si habile de nous faire croire à des histoires invraisemblables. Plus étonnant, le parti pris de ce film. Se déroulant à cheval entre les heures sombres et silencieuses du franquisme et les jours colorés et bavards de la movida (kitchissime), l'histoire se fiche d'une quelconque reconstitution historique ou d'un éventuel jugement politique. Non, clairement, la vérité, s'il y a vérité, est ailleurs.
Dans le passionnel. L'humain. Le désir. La mort et l'amour. Le sexe. Dès le générique, en rouge et noir, un univers de noirceur fifties, de suspens presque hitchockiens, nous happe. On y croise un simili Brando et une chanson de Breakfast at Tiffany's façon choriste. Déjà il faudrait se méfier. Car, avec une jouissance sadique, le réalisateur nous manipule pendant une grande partie du film avec un bon (Fele Martinez en jeune cinéaste sexy), une brute (Lluis Homar en libidineux minable) et un truand (Gael Garcia Bernal dans un triple rôle qui le transcende). Sans oublier les enfants, "innocentes" têtes blondes. Le réalisateur pose un vrai regard sur eux, empli de compassion. Mais il n'oublie pas la subversion. Ni même la sincérité des personnages, ambitieux, opportunistes, en quête permanente du plaisir, presque égoïstes et retors.
Mais il faut le dire cette éducation pas franchement sentimentale est explicitement homosexuelle. Pour preuve cette scène où Juan demande si Enrique va le prendre à l'essai. La réponse d'Enrique ne se fait pas attendre : il le prend tout court. Certains plans flirtent avec l'imagerie homo-érotique chic et vulgaire. Sans jamais l'être. On reste dans le cadre du fantasme - le viol, la piscine, ... et celui de l'interdit. Branlette spontanée, fellation ratée, sodomies pas forcément consenties, le sexe est une succession de moments non partagés. Le désir est incontrôlable et à l'origine même de toutes les relations humaines, même les plus insolites. Si rien n'est tabou chez le cinéaste, il y a une morale. Un seul protagoniste sera à peu près épargné : le réalisateur. Et encore. Il aura bien profité de la situation : un vampire n'aurait pas mieux sucer le sang de ses victimes. Les âmes sont damnées.
"Ne croyant plus à l'enfer, je n'ai plus peur." Crise de foi réelle, les protagoniste ont un cynisme à toute épreuve, assumant les actes les plus terribles. Il n'y a rien à sauver, si ce n'est la mémoire d'une victime, ce martyr soumis et obéissant, autodestructeur qui donnera deux films : celui que nous voyons et celui qui est tourné. Tout pour le cinéma?
Oui puisque finalement le cinéaste ne fait que manier le vrai et le faux, l'Histoire réinventée et la fiction presque biographique. Almodovar revisite déjà son oeuvre. Il se penche sur son passé et s'interroge sur ses obsessions, comme délesté. "En plus il n'y a pas de témoin." Si. "Dieu." Ah. "Mais il est de notre côté." Voilà comment il justifie ce complot machiavélique, qui n'a pas besoin d'un règlement de compte ou d'une opinion démagogique, pour nous placer du bon côté. Tout le monde hante chacun. Du mâle naît le bien. Et nous, nous nous laissons envahir par ces fantômes délictuels et ensorcelés (à l'instar du film de Minnelli). Un délice pervers et plaisant.

vincy



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