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Modern Times (Les Temps modernes)

Sélection officielle - Fermeture
USA


Le détracteur





67 ans plus tard, est-il possible de revoir un Charlot avec la même innocence et les mêmes espérances qu’à sa sortie ? La copie neuve facilite la réponse - soulignons le travail exceptionnel qui rend ce film (noir et blanc) lumineux, merveilleux et atemporel.
Mais Les Temps Modernes nous marque par son... modernisme et un propos (pourtant très daté) très actuel. Charles Chaplin a imprimé une idéologie communiste au sein d’un système réel très inégal et injuste. Le miracle de l’humour permet à la greffe de prendre sainement.
Pour Chaplin, le fordisme et l’industrialisation en général ont conduit la masse prolétarienne à se transformer en troupeau de moutons. Les travailleurs sont aliénés par l’absurdité des décisions d’un patron (qui joue aux puzzles, lit des BD et fait accélérer les machines pour soutenir une croissance sans jamais prendre en compte la capacité humaine). A force d’aliénation, il était logique qu’un mouton noir devienne fou. En passant dans les rouages de la machinerie, Charlot est frappé de démence (ou de lucidité). Le travail à la chaîne a eu raison de sa raison, mais aussi de sa confiance et sa dépendance à l’employeur.
Toutes les séquences liées à l’usine sont admirablement orchestrées et font rire aux éclats. Comme le « final » au restaurant, grand moment digne des Marx Brothers. Simplicité et créativité universelle. On retrouve même une forte critique du progrès technologique (l’automangeur) qui anticipe les cartoons futuristes de Tex Avery ou les fables caustiques de Jacques Tati.
Cette oeuvre hybride marque la fin d’une ère pour Chaplin et annoncera celle de ses longs métrages (à commencer par Le Dictateur). Ni muette, ni vraiment parlante, elle oscille entre deux cinémas : celui où les cartons racontaient une action et celui où les dialogues et les chansons permettent d’exprimer une pensée. Il se met du côté des petites gens, des misérables, des victimes du capitalisme avec une mise en scène alerte et jamais inutile ou stérile. L’usage du son a toujours une vocation humoristique et le cadre est là pour alimenter le gag, encore drôle. Cette maturité dans la réalisation (il va toujours à l’essentiel) compense quelques gratuités du scénario. Ce dernier perd un peu de son souffle comique au profit d’une trame plus romantique et plus touchante. Il aborde alors le double tranchant qui fait du film un chef d’oeuvre. En effet, à la critique du système économique de la part d’un individu, il ajoute le rêve consumériste d’un couple qui contredit l’aspiration à un monde plus solidaire et plus humain. Ainsi Chaplin révèle l’incapacité à améliorer les choses puisque le système impose son fonctionnement. Déjà on devine une fin plus proche de la foi que de la solution. Dans ce monde de machines infernales, où le « running joke » est de voir Charlot viré de partout (de l’usine, de la prison, du resto, du grand magasin...) même quand ce n’est pas de sa faute, la touche d’amour et de sensibilité est incarnée par la va-nus-pieds et très belle Paulette Goddard. Personnage juste et très féminin, elle est l’exact opposé et donc le contrepoids parfait au personnage de Charlot, et à sa vision. Ils finiront ensemble, mains dans la main, en route vers une vie utopiste, peut-être impossible.
Grandes espérances à l’aube des temps post-modernes ? Nous n’éprouvons aucune nostalgie à propos de cette sauvagerie économique qui hélas se répète historiquement. En revanche, il y a bien un réel désenchantement devant l’échec du communisme. Cette désillusion n’empêche pas de se poser la question que nous entendons pendant le film et encore maintenant : le bonheur est-il compatible avec le progrès ? Tant que nous n’y répondrons pas ce film méritera d’être vu et revu.

(Vincy)

Vincy



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