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Voiture de Luxe (Luxury Car)

Certain Regard
Chine


ADIEUX DE LA CONCUBINE





"- Ce plat s'appelle de la queue de boeuf aux cinq trésors."

Subtil, ce film de Wang Chao en dit bien plus long sur la Chine et ses mutations que le Palais d'été présenté en Compétition Officielle. Voiture de luxe est un trajet a priori classique. La musique, cependant, aurait du nous indiquer que le cinéaste allait prendre quelques déviations. La mélodie est alerte, sautillante, acidulée. L'héroïne semble échappée de Millenium Mambo (Ho Hsiao Hsien) ou de Plaisirs Inconnus (Zhang Ke Jia). Le film est d'abord une histoire de fossés.
Entre les générations : celle du père, instituteur ayant la foi, altruiste, camarade communiste, fringué humblement, ou celle du flic. Et puis il y a les jeunes, attirés par le clinquant, buvant de l'alcool, fashion victimes, mateurs de MTV, matérialistes, où le sexe est une marchandise comme les autres. Deux Chines qui ne se parlent plus, ou mal. Qui se fascinent comme un jeu de miroir narcissique. Dont on se méfie, aussi. Ce divorce permet l'éclatement des familles mais entraîne la solitude et le mal du pays. La quête utopiste de réconcilier une famille s'avère être le vrai sujet de ce drame émotionnel.
L'autre fossé est évidement celui de la Ville et des zones rurales. La Chine tient sa force de ses paysans et pourtant, ce sont désormais des métropoles comme Wuhan (sur le Yang Tsé) qui semblent détenir les richesses. Leurres? La puissance est érigée sous forme de gratte ciels et de voitures étrangères. Quant, dans le passé, elle était philosophique, intellectuelle. L'ignorance des riches mesurent l'abîme qui les écartent de leurs racines.
Le film enfin parle de ce fossé insoluble, impénétrable entre les êtres. L'intime comme ultime barrière. Le père et la fille. La conscience et la culpabilité de chacun. Oeuvre réellement optimiste, malgré sa noirceur, ou sa fatalité, elle nous emmène vers une voie qui se veut harmonieuse, loin du brouhaha urbain.
La mise en scène est soignée, esthétique, élégante. Le flashy n'est qu'un accessoire. Comme cette Audi n'est qu'un corbillard en devenir. Voiture noire, couleur de la tragédie. Oiseau de malheur prédestiné. Elle illustre la cupidité, la corruption, le vol, bref un certain Mal qui pourrit la civilisation chinoise.
Séduisant MacGuffin qui n'entrave pas les visées de son auteur. Portrait d'une société en mutation, d'un peuple perplexe et perdu, on ressent parfaitement cette fragilité humaine, cette vulnérabilité d'une Chine dont la métamorphose est injuste, inégale, douloureuse.
Si la fin n'était pas bizarrement accélérée, un peu confuse, si le film avait gardé sa vitesse de croisière de bout en bout, le spectateur aurait été emporté dans un voyage où la curiosité et le dépaysement laissent la place à l'envie de parler à ces visages familiers. Tous les comédiens jouent parfaitement ces personnages intérieurs et silencieux, gardant pour eux leurs peurs pour mieux concrétiser leurs souhaits. Cependant, la Chine regrettée, celle de Mao, est enterrée comme le frère et stérile comme la mère. Elle ne reviendra plus. La nouvelle génération devra essayer de faire un pont entre son passé et son avenir.
Comme les cinéastes de la sixième génération réussissent à parler d'une Chine moderne avec un propos social et critique. Sans tabous.

V.



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