Choix du public :  
 
Nombre de votes : 203
 












 
Partager    twitter



festival-cannes.com

 

Peindre ou faire l'amour

Sélection officielle - Compétition
France / sortie le 24.08.05


NE RIEN FOUTRE OU SE FAIRE FOUTRE





"- Elle te plaît?
- Qui?
- La charrette.
"

Les Frères Larrieux ont beau nous le clamer : on ne peint pas beaucoup dans ce film, et d'ailleurs personne ne voit de tableaux. Vous en déduirez qu'on y fait donc l'amour. Si les choses se mettent difficilement en place, avec une première demi heure à la narration indécise, le film se décoince dès la mise en place du quatuor. A l'instar de notre couple bourge de province. Lui aussi se désinhibe. Les dialogues sont alors mieux mis en bouche. L'écriture se libère. La mise en scène gagne en séduction. Les tirades qui sonnaient faux se muent en phrases improbables et désopilantes.
Plus le film avance, plus le croquis, croquant le schéma amoureux avec gourmandise, devient bon sous ses allures faussement oniriques et férocement ironiques.

L'oeuvre très picturale, pour ne pas dire plastique, s'offre une légèreté grâce aux comédiens - jeu subtil, pas facile - et aux chansons - notamment le mélancolique Nature Boy. Le bonheur est alors une somme de clichés. Simple comme un coup dans un film. Monde enchanté et fleuri, Eden réel, tout semble anesthésier les derniers instants de vie d'un homme qui se sent inutile car pré-retraité, et dune femme lasse de sa vie de patron, préférant la quiétude des décors environnants. La mort n'est pas loin. Douce, insidieuse. Ils sont dans l'antichambre. Mais le purgatoire est ailleurs. Car ils redécouvrent la vie. Les Larrieux les immergent dans des plaisirs épicuriens. Véritable résistance au système (en s'en éloignant) et aux schémas (en franchissant les barrières). Toute leur morale, leurs codes sont bousculés, sans heurts. Avec beauté. Comme personne ne semble travailler, que les loisirs sont fastidieux, autant s'amuser, un peu. L'ennui n'est pas pour eux.

Pour cette partie ludique de jambes en l'air - la partouze échangiste est inéluctable - il fallait d'abord ouvrir les yeux. Et regarder au bon endroit : une vieille bicoque sur la gauche, qu'on nous cachait. Un corps de femme : "ça fait très longtemps que personne ne m'a vue." Alors, elle se met nue. Belle jouisseuse. Les mains se caressent, les bouches se mélangent. Les câlins sont touchants, peut-être ridicules, jamais vulgaires ou indécents. Quand le quatrième arrive dans la pièce, un gentil "bienvenue" l'accueille avec tendresse.
Retirer les oeillères et ressentir plus que réfléchir. Voir, ne pas voir. L'aveugle connaît mieux le chemin dans le noir. Ecran Noir. Juste le son et le sol pour les guider. Nous promener. Après la contemplation, spectateurs qui voyons, nous serons dans la sensation... Inspiré, le film, plutôt basé sur le verbe, s'échappe vers des instants gracieux. L'empirisme l'emporte sur la dialectique. Le bruit du vent, la lumière que laisse les nuages....
Cela n'obstrue pas l'humour, décalé, les petites piques qui font mouche. Car il s'agit d'amour, avant tout. C'est peut-être immoral, dangereux, menaçant pour l'ordre établi, soit le couple hétéro centré sur lui-même. Mais en fait c'est une jolie aventure où la propriété fait place au partage. Il faut donc surmonter ses frayeurs de gamins (le noir, les inconnus). Se laisser vivre, profiter du charme des saisons.

Peindre ou faire l'amour est une agréable sinusoïdale sur les humeurs au gré des gens, du temps. Données imprévisibles. Tandis que nous voulons tout posséder, tout contrôler - jusqu'à enfermer inconsciemment ses enfants - ce couple, qui s'emmerde, qui ne baise plus, s'offre un rêve, celui du grand amour universel ("je cède les parts de l'entreprise aux ouvriers"). Certains critiquent la générosité ou la promiscuité. Eux se payent un message "Peace and Love" au lieu d'un Plan Epargne Retraite.
Evidemment, ce n'est pas si simple. Et le film se permet un accident de parcours pour juger de sa capacité à encaisser ses propres transgressions. L'expérience ne se fait jamais sans une part de souffrance. Ici, la voie du milieu mène à une impasse. Il faut choisir. Entre une maison de campagne avec un design idéal pour un magazine de déco, arrosant le jardin le lendemain d'un jour de pluie. Ou une vie dans les îles, sous le soleil de Gauguin, hédonistes à temps complets. "Les choses se déroulent rarement comme prévues." Et il faut l'accepter. De cette philosophie drôle et ensoleillée en fin de journée, il faut retenir le plaisir que ces badinages procurent. Le couple se plaît en son foyer, mais s'autorise à aimer des voyages, allégories au libertinage.

Apprécions. Essuyage délicat de foufoune inclu. La poésie n'est pas absente. Regrets sur l'alchimie visuelle, trop prudente : les nuages ne se reflètent jamais sur les visages, les paysages n'entourent jamais les personnages. Mais ce n'est pas grave. Car la comédie est frivole. Et touche au coeur. Après tout, dehors, au loin il paraît que c'est la guerre. On ne l'entend pas.
Chacun préfèrera avoir surmonté la peur de l'inconnu. Surtout quand il vous donne un baiser.

vincy



(c) ECRAN NOIR 1996-2017