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Taurus
L arche russe

 

Père et fils (father and son - otets y syn)

Sélection officielle - Compétition
Russie


Beau body de Daddy





«- Ton corps me fait penser à un arbre, tes jambes à des racines et ton torse c’est un tronc.»

Alexander Sokourov fait transpirer son cinéma de l’âme slave et de ses obsessions. L’image s’imprègne alors d’une quête esthétique idéale, radicale jusqu’à la surcharger de sens et minimaliser la paroles et l’action. Ecrit comme cela, ce cinéma ne vous semblera pas séduisant. Cela a souvent été le cas. La beauté d’un film ne peut pas excuser l’ennui qu’elle procure.
Mais Sokourov vient de réaliser son meilleur film depuis longtemps. Délaissant les métaphores historiques, les expériences visuelles, il s’abandonne, avec son style, à un son récit et son propos. C’est, sans aucun doute, l’un des plus beaux films sur la masculinité.
En plaçant la relation paternelle sur un registre passionnel (au sens spirituel et sentimental du terme), le cinéaste russe décrit un amour voué à la mort. Une tragédie organisée depuis la nuit des temps. Car il est impossible de vivre aussi intensément l’amour du père, ad vitam. Il faut le tuer. Ou en tout cas s’en libérer. La fascination du père et du fils doit disparaître au profit de leur propre vie. Le sacrifice est inévitable. Et le film crée une atmosphère qui nous happe, nous captive, et nous entraînera dans cette fusion charnelle. Nous ressentirons à la fin la même petite blessure liée à cette déchirure. Le sang ici ne coulera que dans les veines. L’immersion est totale dans ce monde mélangé, irréel, isolé (comme toujours chez Sokourov). Cette forteresse que ces deux hommes se sont construits, ce cœur imprenable, est juste reliée par des passerelles à un ami ou une aire de jeu, par une échelle à un horizon inconnu. Dans cette ville étrange qui rappelle Lisbonne l’ensoleillée ou St Petersbourg la nordique, les décors se déforment, les habitants sont rares, les avions rappellent l’existence d’un ailleurs.
Là, Sokourov chorégraphie chaque mouvement comme un éloge à une grâce invisible portée par un amour incompréhensible. Si puissant et si fort qu’il est en perpétuel déséquilibre. Le rapport de force est évidemment prédominant. Ils luttent, chahutent, se portent, se touchent, s’embrassent. Les cornes sont acérées. La caméra filme ce chaos des corps, ces gestes très étudiés, ces regards qui rodent sur l’autre, ces chassés-croisés où la peur de le perdre empêche le destin de s’accomplir.
A travers les dialogues, le film évoque la transmission génétique, la place du père dans la vie (celui qui est derrière, celui qui doit laisser la place), le rôle des amis, de l’amour. L’allégorie touche à son paroxysme quand les rêves se parlent à travers un mince miroir qui sépare la réalité du subconscient. C’est en s’évadant vers cette fantasmagorie que l’on touche à la grandeur du film. L’écriture sort de son cadre imposé et s’échappe vers un mystère insondable. Les scènes symboliques ont une puissance évocatrice rare.
Nous commençons avec l’une d’entre elle, un combat entre deux hommes admirablement musclés, nus. Scène sensuelle et douce, que l’on devine pourtant plus grave. Scène de naissance, d’accouchement : celui de la relation symbiotique avec le père. Scène de jouissance, de désir presque ambivalent. Scène de souffrance comme si l’enfant, l’adolescent, le jeune homme pressentait la mort de cet amour. Dans cet univers de mâles (homo-sexuel dans son sens réel), la brutalité se dispute avec la sensibilité. La virilité n’est que l’expression d’un rapport affectif singulier. De Père en fils, la vie continue. Cette vie là a peu d’importance.
L’essentiel réside dans l’illustration de notre mental, de notre cerveau, de ses pensées secrètes qui nous habitent et nous conduisent parfois à trop de violence ou trop d’amour. En cela, Sokourov triomphe de ses détracteurs et parvient à nous émouvoir avec une histoire simple, universelle, et intérieurement cinématographique. L’intime invisible prend forme ici.

(Vincy)

Vincy



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