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   spécial Cannes
 
MUSICANNES

L'air de rien, ce n'est pas les images qu'on retient, mais bien les chansons. Façon Disney, les cinéastes sélectionnés nous font chanter. Intermède musical style Broadway ou chorégraphies sorties de West End, la chanson fait partie intégrante du scénario, de la narration et de l'originalité de l'oeuvre.
Au lieu de nous raconter des salades de textes, on nous compose une salade " cannoise " multilingue et colorée. Chaque chef a sa recette - à défaut de cumuler les recettes en $.
Ken Loach nous a évité Guantanaméra mais son orchestre de la MJC locale nous a gentiment cassé les oreilles avec son hymne à l'immigré exploité (autant reprendre l'Internationale dans ce cas). C'est toujours mieux que les gargarismes aigus et soi disant harmonieux de la Dombasle dans Vatel. Mais Loach aurait du demander conseil à la portugaise Maria de Medeiros qui n'a pas hésité à remixer une scène des Parapluies de Cherbourg et compiler des chansons d'époque. C'est l'une d'entre elles - ni fado, ni brûlot - qui lance la révolution.
Au milieu de ce concert polyphonique, il y a Liv Ullman, qui impose un maestro (modèle pingouin pour les marches) dans son casting vedette. De quoi nous faire réviser nos gammes entre chaque monologue monocorde. La Victoire de la musique pour la meilleure chanson revient surtout aux frères Coen et à leur tube entêtant, blues gras qui fait taper des pieds, claquer des mains. Et hop, on reprend en choeur...
Comme dans La Noce où Lounguine meuble sa cérémonie noyée dans la vodka de chansons paillardes, gaillardes et soûlardes. Ca danse, ça swingue à l'accordéon et même le curé s'y met. Le meilleur morceau est sans doute Besame Mucho (Dalida revisité !) qui à deux reprises se voit massacrer par les fêtards.
On passera sur Honest, lamentable réalisation d'un chanteur-compositeur-producteur avec des chanteuses pop à la mode (comprendre elles font les boutiques plutôt que d'apprendre à chanter). En revanche, ne boudons pas le requiem de Darren Aronofsky, qui finit en film musical, où les images entrechoquent la symphonie morbide créée pour l'occasion. La musique colle au montage et chaque son, celui d'une scie ou d'un électrochoc, procure des sensations, par forcément agréables. La musique, toute seule, est somptueuse.
Dans Chunhyang, le sud-coréen Lim Kwon Taek nous la joue Chahine (avec des visuels à la Hou Hsiao Hsien), et nous offre un grand livre d'images, entrecoupées de chansons et de ballets gestuels. Les poèmes récités et chantés font les liens entre les tableaux.

 
 

Mais c'est évidemment Dancer in the Dark qui est la symbiose et la quintessence de ce genre revenu au goût du jour depuis Evita et On connaîtla chanson. Von Trier nous écrit un drame, filme avec de la vidéo numérique, et fait improviser Deneuve, demoiselle mais fausse jumelle. Au milieu de cette histoire du danseur qui rêve dans le noir, dans cet opéra tragique et sombre, l'artiste Björk n'est pas qu'une actrice. Des machines sortent des sons. Des bruits, elle en fait des partitions. De la réalité, elle laisse libre cours à son imagination. Pour s'évader, elle s'invente danseuse dans une comédie musicale. Elle vit sa vie par procuration... Dans une usine, dans un train de marchandise, dans une maison ou encore en prison, la petite puce islandaise électronise son environnement. On est très proche de l'atmosphère du clip de Madonna, Express Yourself, et du metallo-techno-dance des Tambours du Bronx. Le feu et le fer comme instruments de musiqueS  On se laisse envahir par ses amères mélodies du bonheur qui font son malheur. Rien n'est fait à Demy. Von Trier va jusqu'au bout de ce requiem pour un monde con.
Et la Croisette se laisse bercer par des enchantements dignes des sirènes d'Ulysse (celui des Coen), où nous traversons le miroir, et courrons acheter les BOF pas bof du tout. On fera une exception avec Saint-Saens, qui orne le générique du festival et qui au bout de 25 projections/an (et donc plus de 100 pour ma part), lasse un peu. Grâce à l'ouverture de Dancer in the Dark, on y a d'ailleurs miraculeusement échappé.

D- Day

Quelle belle journée cannoise nous promettait ce mercredi ! Comme chaque année, les quatre derniers jours du Festival seront décisifs, intenses et grouillants, puisque la manifestation vient de trouver sa première Palme en la personne de Lars Von Trier.
Une onde de choc a envahi le Palais : comme souvent avec le cinéaste danois, impossible de rester dans la demi-mesure : on déteste ou on adore. Si l’on se fie aux yeux rouges qui défilaient ce matin à la sortie de la projection, on comprend vite de quel côté le c¤ur des festivaliers balance╔celui de la Palme !

Après un tel moment d’émotion, le plus difficile est justement de garder la tête froide. Les jeux sont loin d’être faits, et beaucoup d’autres films prometteurs nous attendent, qu’il serait injuste de négliger avant même de les avoir découverts. D’autant que «Dancer in the Dark » est loin d’être un film consensuel : c’est déjà ce qui avait coûté sa Palme à Lars Von Trier l’année où il présenta « Breaking the Waves ».

Pour notre chance, Dieu créa la femme et Gilles Jacob invita Agnès Varda à donner une leçon de cinéma au Festival. De quoi retrouver ses esprits tout en douceur, porté par la chaleur et l’intelligence de cette réalisatrice indispensable, dont on ne parle jamais assez. Pour preuve : la composition du public, très féminin mais surtout très jeune, venu apprendre d’une cinéaste qui a énormément à donner.
Fidèle à son bagout et sa frange, Agnès Varda a tenu à dire qu’elle ne venait pas vraiment donner une leçon đ «je m’en sens incapable »- mais dialoguer sur le cinéma qu’elle connaît, celui qu’elle aime, et répondre à une question essentielle : comment apprendre le cinéma ? Futurs réalisateurs, cinéphiles ou critiques, tous ont effectivement appris, suspendus aux lèvres d’un petit bout de femme qui a en a beaucoup dans la tête. Parce qu’elle était riche en anecdotes, sa «leçon » fut passionnante, tour à tour drôle et poétique.

 
 
 

Impossible donc d’en livrer tous les trésors, il faudra se contenter de quelques clés décisives pour mieux comprendre son ¤uvre et son amour du cinéma. Incroyable mais vrai, Agnès Varda n’avait vu que cinq films quand elle a tourné pour la première fois («La pointe courte », à 25 ans), parce qu’être un rat de cinémathèque n’est pas tout, parce qu’elle a tiré beaucoup de la littérature et de la peinture.
«Regarder ce qu’il y a autour de soi », voilà l’essentiel, y compris les tableaux des grands maîtres. C’est en pensant à Piero de la Francesca qu’elle choisit Silvia Monfort pour «La Pointe Courte », c’est en regardant Vermeer qu’elle apprivoisa la lumière, c’est avec nombre de chefs d’¤uvre picturaux qu’elle apprit le cadrage. Un petit conseil au passage : ne jamais oublier l’importance du hors-cadre, l’imagination du spectateur.
Cette championne des jeux de mots en parla évidemment beaucoup, lisant tour à tour une fable de La Fontaine, un poème de Queneau ou une citation de Bunuel, «un maître ». En voici deux, primordiaux dans la création d’un film : motivation et inspiration, cette dernière se situant «quelque part entre le hasard et le mystère ».

Il n’est pas si fréquent de voir un cinéaste livrer secrets et univers intime. Mille mercis à Agnès Varda qui nous a offert, plus qu’une leçon de cinéma, une leçon de vie.

 
Le dessin de JAPPI
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