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Jeanne

Certain Regard
France / sortie le 11.09.2019


DE VIVES VOIX





De tout ce que nous pouvons faire sur Terre, il n’y a que dans les larmes et la prière que nous sommes sûrs de ne pas nous tromper

Deux ans après Jeannette qui racontait la jeunesse du célèbre personnage historique, Bruno Dumont poursuit son évocation de Jeanne d’Arc, devenue chef de guerre, puis se retrouvant jugée pour sorcellerie. S'appuyant sur les textes de Charles Péguy, le réalisateur propose un film plus posé que le précédent, moins baroque dans sa tonalité, et surtout moins musical. Jeanne n’y est plus dans le doute de l’action, mais dans la certitude du devoir et de la foi, opposant à ses juges et bourreaux une assurance candide dont la seule force donne peur à ses interlocuteurs. Pour accentuer cette opposition entre la sincérité de la jeune fille et l’hypocrisie politique de ses interlocuteurs, c’est la très jeune Lise Leplat Prudhomme (qui incarnait Jeanne à 8 ans dans le premier volet) qui reprend le rôle principal. Bloc de conviction qui refuse de se renier, même si cela lui sauverait la vie, elle fixe ses contempteurs de ses grands yeux noirs à la fois innocents et étincelants, faisant sans cesse basculer le rapport de force objectif en sa faveur.

Revenu à l’épure qu’on lui connait, pour ne pas dire à une forme de cinéma austère et presque conceptuel, Bruno Dumont transpose l’Histoire avec un grand H et les écrits de Péguy dans un décor tantôt dépouillé, tantôt monumental (les dunes de sable du nord de la France, la gigantesque cathédrale d’Amiens) qui ne sont qu’écrins symboliques aux joutes oratoires qui s’y déroulent. D’un côté les propos pontifiants et alambiqués des juges (au jeu et aux voix étonnamment stylisés), de l’autre les répliques franches et claires de la jeune fille. D’un côté la mascarade de la perpétuation dogmatique du monde, de l’autre l’absolue liberté de conscience et d’expression. Il y a quelque chose d’Antigone dans cette Jeanne qui s’accroche à ce qu’elle croit juste, envers et contre tout. De même que son combat fait écho à notre époque (dénonciation des doctrines aveugles, refus de la violence ou de la torture, hymne à la résistance face à l’oppression).

Bien sûr ce versant du cinéma de Bruno Dumont n’est-il pas toujours à mettre devant tous les yeux, en raison-même de cette forme absconse qui peut dérouter ou ennuyer. Certaines séquences sont pourtant des moments de grâce pure, à l’image de l’apparition du chanteur Christophe, qui signe et interprète une BO en apesanteur, ou encore de cette spectaculaire chorégraphie équestre en allégorie des combats. Il y a aussi une urgence et une nécessité à accepter de passer par le prisme du langage (plutôt que de l’action) pour penser le monde qui nous entoure. En réalité, ce ne sont en effet pas les anachronismes assumés du récit qui le rendent plus moderne ou proche de nous, mais bien son essence-même. Qui aurait cru que l’on puisse à nouveau faire un film aussi excitant avec une histoire rebattue comme celle de Jeanne d’Arc, et que tant de siècles après sa mort, elle ait encore tant à nous dire sur nous-mêmes ?!

MpM



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