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Liberté

Certain Regard
Espagne / sortie le 04.09.2019


LA NUIT DES MORTS BAISANT





“-Ressuscitez ce membre !
- Je ne suis pas le Christ


Que la chair est triste dans le nouveau film d’Albert Serra, auquel on doit entre autres Histoire de ma mort et La mort de Louis XIV. Si toute l’intrigue se déroule pendant la même nuit, dans la même forêt, où quelques libertins en déroute tentent de se livrer (une dernière fois ?) à leurs occupations favorites, Liberté est l’anti-porno par excellence. Déjà, parce qu’on y parle plus qu’on y agit. Ensuite parce que le culte de la performance n’y a pas réellement sa place, entre débandades et impuissance. Dans cette unité de temps, de lieu et d’action si chère aux grands classiques, c’est comme si la vie-même était en suspens avant une mort certaine. Les personnages font ainsi l’effet de morts en sursis qui déroulent sous nos yeux le catalogue (exponentiel en terme de crudité) des plaisirs charnels qui les comblent, ou dont la simple évocation (la nuance est d’importance) les émoustille.

Au détour d’un bosquet, dans cette forêt si théâtralement filmée par Serra, et si esthétiquement éclairée par le directeur de la photographie Artur Tort, c’est bien sûr Sade qui est convoqué. Sade à qui l’on fait dire tout et son contraire depuis deux siècles, et qui aurait peut-être goûté certains des dialogues du film, de même que quelques pratiques exposées, et surtout la revendication affirmée de pouvoir jouir de tout, y compris de ce qui rebute les autres (spectateurs comme censeurs de tout poil).

Le film se déroule en effet dans un contexte de puritanisme qui donne le sentiment que les seuls enjeux de cette nuit sont d’opposer une soif de liberté nécessitant le rejet de toute morale et de toute autorité à l’hypocrisie et la fausse vertu ambiantes. Cela vous rappelle quelque chose ? Pas si étonnant. Albert Serra tient d’ailleurs un discours tout aussi moderne lorsqu’il abolit les frontières entre les classes en mêlant domestiques et nobles dans une même étreinte, ou quand il rejette le culte moderne de la beauté et de la jeunesse en filmant des physiques ingrats, des corps défraîchis, des visages comme figés par le temps.

L’expérience est évidemment singulière, principalement à une époque où s’affranchir d’emblée de toute question morale et de tout jugement normatif sur le sexe et ses dérivés n’est pas franchement courant. Les spectateurs se divisent alors en deux catégories : ceux que la proposition enthousiasme, et ceux qu’elle rebute, jusqu'à l’écoeurement et l’ennui le plus profond. Ce qui est le plus drôle, c’est qu’il est impossible de savoir à quel camp on appartient avant de voir le film.

MpM



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