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Matthias & Maxime (Matthias et Maxime)

Sélection officielle - Compétition
Canada


LES AMOURS MODERNES





«- Ta gueule la tâche ! »

Après deux productions internationales – la très française Juste la fin du monde et la très américaine Ma vie avec John F. Donovan – qui nous avaient à moitié convaincues, Xavier Dolan revient aux sources avec un film moins hystérique, moins ambitieux, et étonnement moins audacieux aussi. Matthias et Maxime rappelle ses premiers longs-métrages, dans la forme comme dans le fond.

Si on craint souvent un énième film de copains, il n’en est rien. Ici on s’interroge si les deux amis finirons ou pas ensemble. A savoir, Matthias, beau gars charismatique qui suit les pas de son père avec une belle situation en costume-cravate et bureaux dans une tour de verre, et Maxime, barman qui veut fuir en Australie, fatigué d’avoir à gérer la tutelle, complexé par une tâche de vin très visible sur le visage. L’un est marié, l’autre ne sait pas quoi faire des femmes qui l’attirent. Matthias protège Maxime. Maxime s’éclaire au contact de Matthias. Ils sont indissociables. Mais le destin va pour la première fois les séparer, douloureusement.

Autour gravitent les mères, légèrement excentriques, passablement névrosées, aimantes ou pas (« Y a du Elmodovar là dedans»), les potes, homos ou hétéros, quelques femmes… Autant de personnages qui, parfois, parasitent le récit au point que ces scories détournent le film de son vrai sujet. Hormis le bienvenu jeune collègue torontois qu’on pourrait croire gay alors qu’il s’affirme grand séducteur de fille (refoulement ?) et qui perturbe les certitudes d’un hétérosexuel. Pour le coup, ce personnage apporte davantage au film que la plupart des autres.

« Il se déniaise quand tu es là. »

Car Xavier Dolan, une fois de plus, choisi d’aborder l’attirance amoureuse et sexuelle sans être frontal. Il ne s’agit pas d’un film gay mais bien d’une histoire d’amitié romantique, une « bromance », où le désir peut surgir contre toute attente.

C’est d’ailleurs l’insupportable sœur apprentie cinéaste qui donne les deux clefs pour que les deux amis se rapprochent charnellement. D’une part, elle affirme que les étiquettes sexuelles (hétéro, homo, bi, …) et l’identité par le sexe (garçon, fille, etc…) sont désuètes et ne fonctionnent plus dans le monde d’aujourd’hui. Une vision sociologique aussi partagée que combattue, qui donne au film une tonalité très ouverte d’esprit. D’autre part, elle déclenche le rapprochement en les filmant, pour les besoins de son film, en train de s’embrasser. Créant ainsi un contact indélébile, qui va hanter durant une grande partie du film ces deux amis d’enfance jusqu’à les détruire intérieurement et se rejeter mutuellement.

Avec des répliques drôles (hommage à Denys Arcand), une caméra très mobile, un montage très cut, qui s’autorise de temps en temps des respirations, Matthias et Maxime n’élève pas la mise en scène du cinéaste, qui nous a bluffés davantage dans ses films précédents, mais trouve le style adéquat pour raconter cette histoire. Aux situations dramatiques classiques dans ce genre de film, disons expressionnistes, il ajoute des moments plus impressionnistes, où l’on comprend, sans un mot, juste par le jeu et l’image, ce que ressent le personnage.

« Ça jase de quoi un contribuable un soir à la campagne ? »

Le film a aussi une temporalité (douze jours avant le départ de Maxime) qui conduit leur amitié dans un étau avec un dilemme, entre point de non-retour et aventure inattendue. Et même l’ultime plan est suffisamment ouvert pour qu’on y transpose ses propres envies ou fantasmes sur cette amitié absolue et presque fusionnelle.

Ponctué de références cinématographiques (dont Titanic, œuvre favorite du cinéaste), abusant parfois de stéréotypes, M&M est surtout psychologiquement assez fin, pour bien comprendre les barrières et les peurs de chacun, qui les empêchent de franchir le cap. Deux hommes qui étouffent dans leur vie et cherchent une forme de libération. L’amour en est-il le moyen de s’échapper vers un ailleurs plus heureux ?

Le plus troublant est bien d’installer Matthias et Maxime dans un contexte où, sans explications, on pourrait y voir un couple d’hommes. Xavier Dolan construit minutieusement le basculement de leur relation à travers le malaise qui s’installe entre les deux, jusqu’à un amour-haine indicible et violent. Comme de l’eau qui bout dans une cocotte-minute.

« C’est ça la scène. Deux gars qui se galochent. »

Ce gros coup de blues – amical et romantique, filial et individuel – fait de Matthias et Maxime l’un des films les plus intimes, et l’un des plus touchants, de la carrière du cinéaste. Sa belle écriture sauve parfois une mise en scène tantôt vaniteuse tantôt convenue, et assez mineure dans son œuvre. En essayant de retrouver la formule qui l’a amené à être l’un des grands auteurs de sa génération, en s’interrogeant sur les métamorphoses du sentiments amoureux, sur la définition même de la fidélité et du couple, et sur la confusion des genres, il ramène son cinéma à quelque chose de plus personnel.

Avec ces deux hommes vulnérables et taiseux, il avait un mélodrame en or entre les mains. Que ce soit la transgression d’un tabou ou l’aspiration à une fin heureuse, le cinéaste manie parfaitement les hauts et les bas de ce double « je », jusqu’à nous toucher réellement. Dommage qu’il nous frustre émotionnellement et s’éparpille au cours de ces deux heures.

Comme s’il n’avait pas eu assez confiance en lui pour filmer ces émotions fluctuantes et la possibilité d’une idylle singulière. Comme s’il n’avait pas eu assez confiance dans ses deux personnages pour partager leur élan romanesque, asséchant les larmes qu’on aurait aimé verser.

Alors, selon que vous serez romantique ou ouvert d’esprit, votre jugement de cœur vous rendra triste ou heureux.

vincy



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