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Une vie cachée (A Hidden Life)

Sélection officielle - Compétition
USA


LE NOUVEAU MONDE





« Un homme peut-il se laisser mettre à mort pour la vérité ? 

Terrence Malick revient au cinéma de ses origines, plus narratif et plus dialogué, en adaptant l’histoire vraie de Franz Jägerstätter, un paysan autrichien qui refusa de prêter allégeance à Hitler et de se battre aux côtés des nazis pendant la seconde guerre mondiale. Cela ne signifie pas pour autant que le réalisateur ait renoncé à ses habitudes formelles. Sa mise en scène est toujours ample et aérienne, avec des plans magnifiques sur la nature et sur les êtres captés par le regard subjectif d’une caméra en apesanteur. Il aime aussi toujours montrer des bribes presque éparses de vie, accompagnées tantôt d’une voix-off introspective, tantôt d’effluves de musique lyrique et même sacrée. On peut toujours également lui reprocher ses afféteries, et ses longueurs, qui portent un peu gratuitement le film à frôler les trois heures. Surtout, on se demande encore ce qui lui a pris de filmer la plus grosse partie de son film en anglais (alors qu’il se déroule en Autriche), tout en laissant les personnages négatifs (les villageois hostiles et les nazis) s’exprimer en allemand (ou en dialecte autrichien), sans les traduire. Cela donne par moment l’impression déroutante que le personnage principal est un Anglais arrivé là on ne sait trop comment.

Il ne faudrait portant pas s’arrêter à ces maladresses et habituelles coquetteries stylistiques. Le propos d’Une vie cachée est en effet passionnant, plus ouvertement politique que dans ses derniers films, et paradoxalement d’une actualité brûlante. Car en parlant de la situation sous le joug nazi, Terrence Malick aborde avant tout notre époque qui connaît une montée des extrêmes constante depuis quinze ans. Ce n’est pas un hasard si, dans la première partie du film, il décrit longuement (le cinéma est chez lui véritablement un art de la durée) un monde idyllique perdu, dans lequel chacun vit en bonne harmonie avec les autres, et qui se trouve irrémédiablement rattrapé par la réalité du monde extérieur. Il décrit ainsi la transition sournoise entre un moment où tout va bien, et celui où il faut choisir son camp.

Le film développe ensuite plus ou moins précisément les thèses présentes dans la pièce Antigone d’Anouilh. D’un côté, la nécessité de faire ce qui est juste : dans le cas de Jägerstätter, le refus de prêter allégeance à Hitler, et d'être complice d'un régime assassin. De l’autre, l’idée qu’une simple action individuelle est dérisoire face à la force du groupe, au monde qui est tel qu’il est, aux lois de l’état qui sont les plus fortes. Il s’engage ainsi toute une dialectique entre le résistant, chantre involontaire de la désobéissance civique, et ses contradicteurs, qui sont eux trop lâches, ou qui aiment trop la vie, pour se battre jusqu’au bout pour leurs convictions. Cela donne des argumentations passionnantes, toujours à double sens entre le temps du film et le nôtre, notamment sur l’idée qu’un simple individu ne peut pas changer le monde et que personne n’est jamais entièrement innocent face au mal. Tel un bloc inébranlable, et pourtant ébranlé, Jägerstätter poursuit dans son affirmation qu’il vaut mieux subir l’injustice plutôt que la commettre. «  Je ne peux pas faire ce que je crois mal » explique-t-il simplement.

Malick, parce qu’il est Malick, ajoute évidemment à ce dilemme irréconciliable une dimension supplémentaire qui est celle de la religion. L’allégorie du personnage principal en Jesus Christ est évidemment transparente, de sa « Passion » à son sacrifice ultime, en passant par son chemin de croix. Antigone, on l’a déjà dit, est elle aussi convoquée. Et parce qu’il est également présenté à Cannes lors de cette édition 2019, on pense à Jeanne de Bruno Dumont qui est exactement sur le même sujet : le refus d’un simple individu de renier ses convictions, même si cela est le seul moyen de lui sauver la vie.

Le film interpelle d’ailleurs tout un chacun sur ses stratégies d’évitement, et ses bonnes raisons d’être le complice, même passif, d’un système qui détruit tout sur son passage. Cela englobe à la fois l’inaction face au retour des théories les plus nauséabondes et l’indifférence face aux milliers de réfugiés morts ou parqués dans des camps de la honte, et plus globalement face à la misère en général. Il nous laisse pourtant une nuance d’espoir, qui tient à d’infimes détails. La réaction de la femme de Jägerstätter (qui le laisse jusqu’au bout libre de son choix, malgré les conséquences) et celle des villageois, qui après avoir persécuté leur famille, redeviennent solidaires quand ils comprennent le combat mené par cet homme seul pour les sauver tous. Qu’un seul résiste, et des milliers suivront, semble nous dire Terrence Malick qui signe un appel incandescent à s’élever contre tout risque d’injustice, d’arbitraire et d’inhumanité.

MpM



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