39-98 | 99 | 00 | 01 | 02 | 03 | 04 | 05 | 06 | 07 | 08 | 09 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19


 
 
Choix du public :  
 
Nombre de votes : 5
 












 
Partager    twitter



festival-cannes.com

 

Portrait de la jeune fille en feu

Sélection officielle - Compétition
France / sortie le 18.09.2019


LE FEU DE L’AMOUR





«- Je ne vous savais pas critique d’art.
- Je ne vous savais pas peintre.
»

C’est le personnage de Noémie Merlant qui énonce le titre du film : Portrait de la jeune fille en feu, explique-t-elle en parlant d’un tableau dans son atelier. A cette évocation surgit un souvenir amer, une période courte, sur une île bretonne, où elle a rencontré Héloïse, la jeune fille du tableau, dont la robe prend feu.

Mais c’est avant tout la flamme du cœur qu’il faut y voir, celle d’une passion jamais éteinte. Céline Sciamma signe un film aussi mélancolique, puisqu’il s’agit d’une histoire passée, qu’académique, en phase avec l’art pictural de l’époque. Portrait de la jeune fille en feu la détourne de ses premiers films, contemporains, de par son style. Mais ce qu’elle raconte reste dans la lignée de son œuvre.

La cinéaste poursuit son exploration du genre, féminin en l’occurrence, avec une toute une palette de visages singuliers. Les mâles sont totalement absents : on est juste troublé quand le premier croquis d’Héloïse la fait ressembler à un beau jeune homme. Au-delà d’un discours en pointillé sur les inégalités entre les deux sexes, le récit est traversé par l’amour comme la douleur (physique), la solitude comme la solidarité.

Par ailleurs, de manière presque contemplative, il dépeint un désir naissant muant en amour passionnel. On peut reprocher au film de ne jamais faire partager cet amour fou et fulgurent. Il manque de fièvre, tant il est semble froid. Il faut les regards et les gestes des deux actrices – Noémie Merlant dans le rôle de la peintre et Adèle Haenel dans celui du modèle – pour dessiner avec subtilité cette liaison ni sulfureuse, ni dangereuse, mais assurément amoureuse.

"Quand sait-on que c'est fini?
- A un moment, ça s'arrête.
"


Ce drame romantique est davantage convaincant dans la psychologie humaine et les non-dits. Ce qui l’amène à une certaine lenteur. Céline Sciamma pose ses personnages comme un modèle pose pour un artiste. Quitte à perdre une qualité de trait ou ajouter des arrière-plans superflus.

Avec quelques séquences intenses (et belles), la réalisatrice parvient cependant à dépasser l’aspect anecdotique de cette histoire qui manque un peu de chair : le dialogue critique et sans pitié autour de la première version du portrait, l’avortement de la servante, la fête locale autour du feu, avec ce magnifique chant choral a capella, …
Mais Portrait de la jeune fille en feu captive aussi, par moments, parce qu’il est la trace indélébile d’un amour aussi fugace qu’absolu. Que reste-t-il de notre amour, serait-on tenté de dire.

Noémie Merlant incarne une sorte de double de Céline Sciamma : elle doit respecter des règles de l’art académique, mais son modèle veut qu’elle y mette de sa personnalité, qu’elle explose les conventions, autrement dit qu’elle traduise son désir. Elles se poussent mutuellement dans leurs retranchements, pour se dépasser.
La peintre et la cinéaste font le même travail : regarder Héloïse/Adèle, et tomber amoureuse en l’observant. Sciamma et Haenel consentent ainsi à produire ensemble une allégorie (ponctué de quelques métaphores entre le cinéma et la peinture) de leur relation personnelle.
Tout est dans le regard de l’autre, dans ce jeu de séduction qui les emmène vers cette relation saphique. Avec ce qu’elle comporte de beaux souvenirs, de petits signes en guise de preuves, mais aussi des regrets et due manque. On passe alors du vertige aux vestiges d’un même sentiment amoureux.
Car le film est aussi cérébral que sentimental, un peu à la manière de Carol de Todd Haynes). A la fois déclaration à sa muse et hommage final à leur histoire commune, Portrait de la jeune fille en feu est étonnamment chaste et retenu.
Comme si Céline Sciamma ne voulait retenir que la beauté de ce visage surprenant et de ce caractère en colère. Pourtant, elle prolonge un peu l’histoire. Jusqu’à filmer la belle Adèle de trois quart, illuminée par la scène du théâtre où elle écoute L’été de Vivaldi. Elle filme « son » actrice, déversant toute son émotion si longtemps contenue. Et ni Céline, ni Adèle ne peuvent s’arrêter de filmer et de jouer. Comme si la réalisatrice voulait regarder une dernière fois sa complice, son Eurydice.
Comme si le cinéma pouvait souffler sur quelques braises et faire repartir ce feu aujourd’hui étouffé.

vincy



(c) ECRAN NOIR 1996-2024