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Le lac aux oies sauvages (The Wild Goose Lake)

Sélection officielle - Compétition



A TOUCH OF SPLEEN





« - Tu n’as jamais pensé à t’enfuir ?
- Pour aller où ?
 »

On est envoûté dès le premier plan : un homme fume dans la nuit, baigné d’une lumière jaune et du son de la pluie qui tombe. Les codes du film noir se mettent très vite en place : une femme le rejoint, accompagnée d’un parfum de mystère. Elle s’inquiète de son identité : est-il celui qu’elle cherche ?

Le film bascule alors dans un flashback crépusculaire dont on reconnaît les ingrédients (milieu du crime, rivalité, violence) comme les enjeux : une faute à réparer pour laver l’honneur du clan. Cela commence par une séquence de démonstration des meilleures techniques pour neutraliser les antivols de moto, qui débouche sur une scène de bagarre généralisée filmée sous forme de clip ultra découpé. Puis on passe à un concours de vol de motos qui se conclut par une décapitation brutale.

Diao Yinan excelle dans les scènes d’exposition (à la fois drôles, sombres et impeccablement maîtrisées) et la mise en place de son intrigue est d’autant plus époustouflante, pour ne pas dire virtuose, que c’est l’occasion de faire la démonstration de son sens du cadre et de son formalisme appuyé. Les éclairages façon néon varient du jaune au rose, la pluie est incessante, la nuit pleine de dangers... Le réalisateur renoue avec la tradition du polar le plus moite et élégant, auquel il adjoint quelques touches personnelles. Plus qu’une chasse à l’homme, on a la sensation d’assister à une errance sublime. Dès la moitié du film, l’issue, et l’enjeu véritable, sont connus. Diao Yinan tue le suspense, et avec lui la montée d’adrénaline qui accompagne généralement ce type de film. À la place, il plonge le spectateur dans une atmosphère flottante et délétère, qui nous offre discrètement, sans que cela soit outré, une plongée dans les couches les plus marginales de la société chinoise : une micro-société parallèle, avec ses codes et ses lois.

La mort aux trousses

Au cours de cette nuit, les scènes de fusillade ou d’action succèdent ainsi aux moments de creux dans une échoppe de nouilles ou sur une barque. Sans oublier ce moment insolite où des Chinois dansent sur un tube de Boney M (écho aux Pet Shop Boys de Jia Zhang-ke) avec des baskets fluos. Ou cette "baigneuse" aux airs de femme fatale qui lui sert de bouée de sauvetage.
Les ombres semblent s’animer sur les murs, tantôt poétiques et tantôt menaçantes. Les phares des motos créent des motifs changeants dans l’obscurité. L'usage d'un son parfois soudain accentue la tension. L’être humain dévoile ses multiples facettes : de la trahison à l’avidité, en passant par l’entraide et le sacrifice. Le code d’honneur traditionnel, lui, semble bien loin. Il est d'ailleurs intéressant que mafieux et flics aient les mêmes méthodes pour s'organiser à travers un chef qui répartit les zones géographiques à leurs équipes.

On peut être déçu que le cinéaste n’aille pas aussi loin ici que dans son précédent film, plus sombre et plus directement critique sur la Chine contemporaine. Mais c’est justement la manière dont son ambition formelle prend le pas sur le récit qui est assez fascinante. En dépouillant le polar d’une partie de ses oripeaux, il prend le chemin d’un cinéma de plus en plus minimaliste qui peut se contenter de quelques plans très forts et très identifiés pour convoquer dans l'esprit du spectateur un univers à la fois romanesque et éminemment sociétal.

MpM



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