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Bacurau

Sélection officielle - Compétition



LE CIEL LEUR TOMBE SUR LA TÊTE





« Professeur, il faut payer pour être sur la carte ? »

Pour son troisième long métrage, Kleber Mendonça Filho, avec Julian Dornelles, s’aventurent hors de Récife, un peu plus à l’ouest, dans le Sertao du Nordeste, au fin fond du Pernambuco. Un village paumé, dont on ne voit aucune trace sur la carte, satellite ou géographique. Bacurau, du nom d’un grand oiseau de nuit.

Les deux cinéastes explorent aussi une autre forme de cinéma. Les bruits de Récife avait l’allure d’une chronique urbaine chorale tandis qu’Aquarius était un portrait plus classique et plus dramatique autour de la classe moyenne brésilienne. Ici, toujours avec les délaissés, pour ne pas dire les oubliés (hors période électorale), en guise de « héros », le duo ancrent leur récit dans le film de genre, sous les apparences d’une fable.

En situant leur histoire dans un futur proche, mais réaliste, dans un décor quasi déshumanisé, les réalisateurs nous invitent dans un monde presque apocalyptique. L’époque est sombre, avec, en arrière-plan, un régime autoritaire et corrompu, des exécutions publiques dans les stades pour les opposants rebelles, le contrôle de l’eau potable qui assèche les villages, au profit d’intérêts privés, des écoles qui manquent de moyens et une pénurie de médicaments (quand on n’essaie pas de leur donner des analgésiques qui sont en fait des neuroleptiques abrutissants). L’histoire ne dévoile pourtant rien de ce qui nous attend.

Bacurau s’amuse à déconcerter volontairement le spectateur. Loin de la tranquille et traditionnelle « photo » d’un village qui tente de survivre dans un pays qui part à vau-l’eau, il va, par à-coups, dévier, avec quelques fausses pistes (un drone qu’on prend pour un ovni, une série de meurtres inexplicables) vers un western inattendu, et plutôt jouissif. Là où nous croyions voir un film politique – ce qu’il est -, nous accompagnons aussi une œuvre plus complexe sur la forme.

« Que fais-tu sur mes terres, espèce d’ordure ? »

C’est d’autant plus déroutant que la violence, qui vire au sauvage, y est crue et arbitraire – c’est-à-dire injuste, immorale, imprévisible. Bacurau oppose ainsi des villageois solidaires, respectant aussi bien leurs traditions que la nature environnante, à deux ennemis : leur préfet, méprisant et arrogant, pourri et obsédé par son pouvoir, symbole de politiciens qui ne se soucient de leurs électeurs qu’au moment du vote, sans jamais résoudre leurs problèmes ; un groupe d’occidentaux, des touristes pas loin d’être aussi suprémacistes, surarmés, qui ne voient dans ce « bled » qu’un terrain de jeu réel où les habitants sont du gibier de fête foraine.

On aura compris la parabole des dominants et des exclus. C’est un peu Astérix contre les Romains, un village entier, doté d’une potion magique (une graine psychotrope), qui résiste à l’envahisseur. La mise en scène, pourtant, n’appuie jamais lourdement sur le message, certaine que le cinéma suffit à illustrer le discours. Le cinéma est d’ailleurs omniprésent. Les deux cinéastes utilisent tous les codes des genres qu’ils référencent, comme pour mieux partager généreusement leur amour du 7e art.
Malgré l’aridité formelle, Mendonça Filho et Dornelles parviennent à faire monter la tension progressivement jusqu’au carnage final, au fil de quelques séquences accrocheuses jouant avec nos nerfs: des événements qu’on pourrait croire surnaturels, le jeu des enfants dans la nuit sombre, glaçant, la confrontation improbable des deux stars du film – Sonia Braga et Udo Kier, tous deux formidables en personnages un brin déglingués -, l’attaque de la cabane du vieil homme (nu)… C’est un piège à ciel ouvert qui se referme sur le film, où les chasseurs en terrain conquis vont avoir le plaisir de connaître les us et coutumes de citoyens insoumis.

Bacurau, spectacle intimiste ponctué de frissons sensationnels, aussi combattif que nihiliste, n’a pas d’autres issues que cet acte de résistance brutal. Engagé du côté des démunis, menacés d’être décimés, le film opte pour un sursaut du peuple, farouche et insurrectionnel dans l’âme. Face à cette hydre capitaliste, impérialiste, sécuritaire et autoritaire, prête à les priver d’eau comme de leurs droits, les résistants n’ont pas d’autres choix que de désobéir et de combattre, de gagner la bataille, même si la victoire globale est loin d’être assurée. Sans être fondamentalement pessimiste, le film, comme les précédentes œuvres de Mendonça Filho, révèle finalement une inquiétude muette dans une société sourde à tous les cris désespérés.

vincy



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