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Les misérables

Sélection officielle - Compétition
France


LES TRAVAILLEURS DE L'AMER





« Jamais on s’excuse. On a toujours raison.

Pour son premier long métrage, Ladj Ly reprend les personnages et la trame narrative de son court du même nom (en lice pour les César en 2018) : dans la cité des Bosquets à Montfermeil, une patrouille de la BAC (brigade anti criminalité) commence sa journée, ponctuée par des échauffourées entre communautés, un vol de lionceau, et une bavure filmée à distance par un drone. Là où le format court empêchait le réalisateur d’approfondir le contexte de l’intrigue, et notamment de montrer la cité dans sa complexité, ce qui donnait parfois l’impression d’un récit caricatural, le long lui permet d’être plus nuancé, mais aussi d’aller plus loin dans son approche documentaire de la cité et des rapports de force qui s’y jouent.

Ladj Ly parle ainsi de ce qu’il connaît : Montfermeil, où il a grandi, les violences policières, qu’il a documentées, la violence dans les banlieues, qu’il avait filmée pour son documentaire sur les émeutes de 2005. C’est perceptible dans la sécheresse narrative du film, qui intègre le moins de fiction possible, pour se concentrer sur l’observation de deux microcosmes (la cité et la patrouille de la BAC) qui se rencontrent. Pour chaque groupe, il montre systématiquement différentes facettes : d’un côté les dissensions entre membres de la BAC, les méthodes différentes, le policier qui se prend pour un cow-boy, celui qui se conduit comme un boy-scout… et de l’autre les différentes communautés qui vivent côte à côte : les trafiquants, les enfants livrés à eux-mêmes, les leaders qui essayent de faire respecter une certaine forme d’ordre… Cela donne une vision contrastée à la fois de « la » cité (multiple et diverse) comme de « la » police (qui ne pense pas uniformément la même chose et ne poursuit pas secrètement le but commun et avoué de persécuter ou brutaliser les jeunes du quartier).

C’est là la grande force du film : ne jamais nier les problématiques propres aux Bosquets, et pour autant ne pas les instrumentaliser, ou les ériger en vérité universelle factice. Plus qu’une cité, il montre des êtres humains confrontés à des situations qu’ils n’ont pas souhaitées, ni créées, mais dont ils ont hérité, et avec lesquelles ils doivent vivre au quotidien. Des deux côtés de la barrière, policiers comme habitants de Montfermeil, les personnages doivent gérer le résultat explosif de plusieurs dizaines d'années de politiques au mieux inexistantes, au pire désastreuses dans les banlieues.

C’est cette absence de manichéisme, ce désir de comprendre plus que de juger, qui fait des Misérables un film important, et même indispensable, sur notre société. Car cette violence sourde que Ladj Ly filme chez les laissés pour compte du système, cette violence qui provoque celle des policiers, mais est également entretenue par elle, comme dans un insoutenable cercle vicieux, déborde de plus en plus largement du cadre des cités. Impossible, alors que la France connaît un mouvement de protestation et de révolte sans précédent, de ne pas penser que la dernière partie du film, si elle rappelle des explosions de violence passées, annonce surtout celle qui est en train de se produire depuis fin 2018 avec le mouvement des Gilets jaunes (flashballs qui mutilent et hectolitres de gaz lacrymogènes compris). Le film montre en effet comment la rage et la colère contaminent peu à peu toutes les couches de la société, mais aussi comment la réponse toujours plus agressive et répressive de la part des forces de l’ordre finit par confiner non seulement à de l’irresponsabilité, mais plus généralement au comportement d’un pompier pyromane, qui rajoute un maximum d’huile sur le feu qu’il prétend éteindre. Il fait ainsi le constat d’une cristallisation irréversible de la violence et de la haine entre les deux camps, sans montrer d’issue possible.

La filiation (revendiquée) avec le roman de Victor Hugo, présente dès le début du film, lorsque le titre Les misérables apparaît sur fond de drapeaux tricolores, devant l’arc de triomphe, ne cesse ainsi de gagner en ampleur tout au long du récit, jusqu’au final ouvert, et d’une noirceur accablante, qui fait à la fois écho aux émeutes de 2005, aux grandes révoltes historiques, et à un avenir plus qu’incertain.

MpM



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