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The Dead don't Die

Sélection officielle - Ouverture
USA / sortie le 14.05.2019


ONLY DEAD PEOPLE LEFT ALIVE





" Ca va mal finir"

Jim Jarmusch réalise son film de zombies comme il avait fait, en 2013, son film de vampires : avec une élégance folle, revenant à l’essence du film de genre (la critique sociale) et en restant résolument dans ce qu’il sait et aime faire : le cinéma d’auteur. Ce qui peut donc surprendre au premier abord, c’est le rythme nonchalant, presque poussif, de son récit. Le réalisateur prend le temps de multiplier les scènes d’exposition et de nous donner à sentir l’atmosphère de cette petite bourgade américaine que l’on croirait coincée dans le passé, à quelques détails près. Même dans le feu de l’action, les personnages gardent leur calme et leur air impassible. Se lancent dans des conversations quasi existentielles au milieu d’une horde de zombies. Regardent leur monde s’effondrer sans avoir de réelle réaction. Peut-être parce qu’il était évident dès le départ que « tout cela allait mal finir ».

C’était même écrit dans le script : celui du film, celui de la vie, celui de l’histoire de l’Humanité. Car Jarmusch porte un regard désespéré sur le monde, qui court à sa perte à force de trop d’indifférence, de matérialisme et de bêtise. Les clins d’oeil (Samuel Fuller sur une tombe, une voiture tout droit sortie d’un film de Romero), les références (on adore l’air dubitatif d’Adam Driver lorsqu’un personnage lui vante la saga Star Wars - dans laquelle il interprète plutôt mal le nouveau méchant, Kylo Ren), le discours « meta » et la mise en abime (les personnages savent qu’ils jouent dans un film) semblent destinés à en finir avec panache, plus qu’à sauver quoi que ce soit.

C’est d’ailleurs logiquement un motif écologique (une « fracturation polaire » a déplacé l’axe de rotation de la terre) qui réveille littéralement les morts et condamne l’être humain à la disparition, ou au mieux à la mutation radicale, devenant une société de morts-vivants. Est-ce vraiment un mal ? Pour Jarmusch, pas sûr que cela fasse une vraie différence. Le réalisateur fustige les travers de notre époque, et dresse de notre espèce un tableau entièrement à charge, montrant des êtres passifs, coupés de la nature, obsédés par la réussite matérielle.

Cela passe par des gags hilarants qui se répondent d’une séquence à l’autre, comme ces zombies, smartphone à la main, qui avancent en répétant « wifi, wifi » (mais aussi « café » ou « câble gratuit ») mais aussi à des références explicites à la politique américaine : l’un des personnages porte une casquette « Make America white again » et a nommé son chien Rumsfeld, du nom du secrétaire d’état à la défense de Bush. L’ombre de Trump, et plus globalement de tous les chefs d’état qui refusent de voir la nécessité d’une révolution écologique, plane également sur le récit. A leur image, le gouvernement du film nie allègrement sa responsabilité dans la catastrophe : le terme de Fake news n’est pas employé, mais celui de « profits », oui.

Même si l’on rit beaucoup, notamment grâce à la mise en scène très distanciée de Jarmusch, à son sens millimétré de l’absurde, et au jeu minimaliste des acteurs, le constat, comme l’issue du film, est d’un pessimisme absolu. On sent bien que le réalisateur ne croit plus en l’humanité. C’est d’ailleurs Moby Dick de Melville qui sert de fil conducteur au récit, notamment dans sa colère contre la bêtise humaine. Ce n’est alors pas si surprenant si le film ne sauve que deux personnages : l’ermite incarné par Tom Waits, cet observateur extérieur nous mettant face à nos contradictions et à nos erreurs (de manière un poil didactique, il est vrai), et la samouraï extra-terrestre interprétée avec une classe presque surnaturelle par Tilda Swinton.`Alors sans doute n’est-ce pas le plus grand film de Jim Jarmusch, mais sa noirceur, alliée à sa dimension ludique, en font un instantané fidèle, précis et extrêmement réjouissant de notre époque.

MpM



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