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Un grand voyage vers la nuit (Di qiu zui hou de ye wan)

Certain Regard
/ sortie le 30.01.2019


L’ÉTOFFE DONT SONT FAITS LES RÊVES





"Dès que je la voyais, je savais que je rêvais."

Expérience sensorielle et métaphysique rare, Un grand voyage vers la nuit est un trip planant et existentiel sur les traces d’une femme autrefois aimée et disparue. Très vite, on se perd dans les méandres des souvenirs de Luo Hongwu, le personnage principal, mais quelle importance ? Placé symboliquement sous le signe du rêve, le film alimente sans cesse l’impression que l’on est dans une succession de songes et de réminiscences, dont les multiples correspondances sont autant d’indices non pas d’un récit rationnel, mais justement d’une rêverie quasi obsessionnelle autour de deux figures féminines, qui elles-mêmes se ressemblent : la mère et le grand amour du personnage.

Visuellement, le film nous plonge dans un univers à l’unisson de ces bribes de rencontres et de quêtes qui n’en finissent plus de se mélanger. Les plans sont longs et ultra-composés, des lumières vertes ou rouges nimbent certaines scènes d’une aura hypnotique, le jeu sur la profondeur de champ permet de laisser flous des personnages ou des pans entiers du cadre… Même Luo Hongwu, lors de sa première apparition, est montré de dos, puis sous la forme d’un reflet. Et quand il s’exprime en voix-off, comme pour tenter de donner quelques clefs sur ce qui se passe à l’image, cela ne fait en réalité que renforcer la sensation d’une rêverie dictée par les associations d’idées ou les insaisissables allers et retours de la mémoire.

Les conversations sont donc énigmatiques, la temporalité floue, les protagonistes doubles et mystérieux, souvent hors-champ ou flous… comme le personnage principal, on est perdu dans une réalité qui se dérobe, pleine de faux semblants, et baignée à chaque instant du spleen le plus profond. Cela pourrait être plombant, ou juste inconfortable, mais c’est tout le contraire : une splendeur continuelle qui ne cesse de stimuler notre sens de la beauté et du mystère.

Lorsqu’en milieu de film, le personnage principal s’endort au cinéma, le spectateur est invité à se munir de lunettes 3D pour une plongée littérale dans l’écran, un plan séquence forcément virtuose d’environ une heure, qui nous conduit des tréfonds d’une mine à un karaoké désespéré dans un quartier sur le point d’être détruit. C’est presque comme si un nouveau film commençait qui, cette fois, choisirait de matérialiser le labyrinthe des pensées par un dédale de lieux et de rues qui sont comme autant d’étapes décisives dans la quête de Luo Hongwu, à la poursuite des échos de la femme disparue. Il faut évidemment saluer l’exploit technique (un plan séquence d’une telle durée, avec autant de déplacements, et même une certaine part d’aléatoire, est tout sauf simple à mettre en place), mais aussi souligner que celui-ci s’efface derrière la qualité générale du film, ne le transformant pas en simple exercice de style, mais venant au contraire en renfort du récit, et toujours de cette atmosphère sans cesse déconcertante qu’il cherche à installer. On déambule donc, entre rêve et cauchemar, en compagnie du héros qu’une force invisible semble vouloir toujours éloigner de celle qu’il aime.

Bi Gan condense ainsi en un seul film tout ce que l’on aime chez des cinéastes comme Hou Hsiao-Hsien, Wong Kar-Wai ou encore Apichatpong Weerasethakul période Cemetery of splendour, à la fois dans l’esthétique envoûtante et l’impalpabilité de la temporalité et des intrigues, mais aussi dans la part puissante du rêve et de la mémoire. Dans Un grand voyage vers la nuit, on échange l’éternité contre l’éphémère, la gravité contre l’amour fou, et toute forme de compréhension rationnelle contre une expérience de cinéma sidérante.

MpM



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