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Burning (Buh-ning)

Sélection officielle - Compétition
Corée du sud / sortie le 29.08.2018


BRÛLOT INCENDIAIRE





« J’aimerai tellement disparaître comme ce coucher de soleil. »

Lee Chang-dong est un cinéaste rare, avec seulement six films en vingt ans. Après 8 ans d’absence, le réalisateur sud-coréen revient avec un drame passionnel sous tension et haute-tension, Burning.

Le film se construit en deux temps, pour s’achever dans un thriller immoral. La première heure est en apparence banale : un jeune homme, aspirant écrivain vivotant de petits jobs, tombe amoureux d’une amie d’enfance retrouvée. Mais au retour d’un voyage en Afrique, celle-ci lui présente un homme, Ben, à qui tout réussit, et qui semble lui aussi épris de la jeune fille, Haemi. Cette première partie est sans doute trop longue et trop lente pour emporter le spectateur.

Ce triangle amoureux et frustré (sexuellement, existentiellement, sentimentalement), auquel on s’attache, n’est que la base d’un film beaucoup plus subversif qu’il n’y paraît. C’est d’ailleurs, paradoxalement, quand Haemi disparaît qu’on a la sensation d’être aspiré dans un tourbillon qui ne peut-être que fatal. Si le film prend de la distance par rapport aux rapports humains, qui deviennent plus codés cinématographiquement qu’incarnés, il emmagasine une force puissante pour un épilogue sans concession.

Hors cadre, Burning distille par petits messages un portrait de la Corée du sud sous pression. Un chômage qui explose chez les jeunes, les jobs low-costs pour leur permettre de survivre, leur tristesse insondable, mais aussi les hauts parleurs nord-coréens qui troublent la quiétude, les inégalités sociales entre l’élite et la classe moyenne, l’injustice qui frappe les pauvres, ou encore l’endettement des étudiants et des commerçants… Ce sont autant de raisons qui vont amener Jongsu, fils d’un paysan condamné et d’une mère qu’il n’a pas vue depuis 16 ans, à bouillir intérieurement.

Ce processus de bouillonnement prend son temps. Mais, lorsque la cocotte minute siffle et menace d’imploser, Burning s’emballe dans un enchaînement de scène où le mystère devient suspicion puis sanction.

« Brûler les serres, c’est mon passe-temps. »

Car, après l’étirement du prologue et de la première partie, qui plombe un peu l’ensemble, le spectateur est pris en tenaille avec un chassé-croisé et des traques entre Jongsu, garçon perdu et ébahi par la dureté du monde, et Ben, homme flamboyant, blasé et secret, qui s’ennuie vite dans sa vie futile. Avec un récit presque hitchcockien, où les indices concordent progressivement vers une possible résolution de l’énigme, Lee Chang-dong conserve malgré tout la part de mystère nécessaire pour nous faire douter. De fausses pistes en indices révélateurs, « l’enquête » insuffle volontairement des doutes sans jamais chercher à les dissiper. Il n’y aura qu’un faisceau de preuves de la culpabilité de Ben. Aussi la fin trouble si on se met du côté de la morale. C’est justement cette immoralité qui révèle le propos de Burning, film exprimant avant tout une colère, qui se fiche de la Loi ou de la bonne conscience.

Avec son personnage de Jongsu, Yoo Ah-in illustre parfaitement cet hébétement face à une société oppressive où l’individu est rangé dans des cases et soumis aux règles. Loin d’être bête, le rêveur est à la fois abattu et lucide. Branleur mais réfléchi. Face au psychopathe Steven Yeun (Ben) qui joue de sa beauté et de sa supériorité, il traduit impeccablement l’envie et la peur qui l’animent. D’ailleurs, Burning aurait sans doute gagné à explorer davantage le sentiment de désir qui le traverse.

A cette structure narrative à plusieurs lectures, qui prend son temps pour aller crescendo vers l’inévitable fatalité, et à ces personnages qui captent la part d’ombre dans la lumière, s’ajoutent aussi un scénario et des dialogues qui confrontent un quotidien banal et social et une situation peu ordinaire. Une phrase énoncée - « Elle s’est évaporée comme de la fumée » - peut en dire beaucoup plus que de multiples plans explicatifs. Avec un dernier tiers magistral, Lee Chang-dong signe une vengeance froide, comme une arme blanche. Nous laissant dans l’incertitude totale sur ce que nous avons compris et vu. Produit de l’imaginaire d’un écrivain en devenir ou tragédie d’une société en mutation, qu’est-ce que Burning ?

Certains brûlent les granges ou les serres. Le cinéaste préfère cramer l’opulence indécente d’une partie de la société qui semble ignorer la fureur enfouie d’une jeunesse désœuvrée.

vincy



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