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BlacKkKlansman

Sélection officielle - Compétition
USA / sortie le 22.08.2018


NO PLACE FOR HATE





« Vous êtes l’homme qu’il nous faut.»

D’une redoutable efficacité, le nouveau film de Spike Lee est un alliage brillant entre le film politique et le cinéma populaire et divertissant, avec une mise en scène inspirée et parfois même jubilatoire.

Blackkklansman pourrait même être vu comme une parfaite synthèse de l’œuvre du cinéaste, découvert il y a près de 35 ans sur la Croisette, côté Quinzaine des réalisateurs. On y retrouve toute l’énergie et le panache de ses premiers films comme l’ampleur et le spectacle de Malcom X et Inside Man (qui ont en commun cette même dramatisation par la musique de Terence Blanchard).

De Scarlett O'Hara à Heather Hayer

Mais derrière l’épate, il y a surtout une colère. En se saisissant d’une histoire vraie, celle du premier flic afro-américain d’une ville du Colorado dans les années 1970, Spike Lee réalise un film qui retrace à la fois l’histoire de la ségrégation des noirs aux Etats-Unis, et l’émergence de l’extrême droite américaine, anticipant ainsi les victoires futures d’un Barack Obama et de Donald Trump. Car Blackkklansman est un réquisitoire sans appel contre le racisme. Tout le propos tient entre l’ouverture et la fermeture du film : un extrait des ravages de la Guerre de Sécession d’Autant en emporte le vent, qui traumatisa les sudistes (les racines de la revanche) et des images de la violence des manifestations de Charlottesville (en 2017, autant dire hier), qui confirme cette guerre sans fin entre noirs et blancs. Le dernier plan est réservé à un drapeau américain, à l’envers, signifiant une Amérique qui a sombré, en noir et blanc, comme pour affirmer que le destin des deux communautés était entrelacé.

La force du film de Spike Lee est qu’il offre un point de vue clair, antiraciste, mais qu’il ne prend pas position sur les moyens de combattre cette gangrène, entre partisans d’une Black Power par la révolution, et adhésion à une intégration de l’intérieur du système. Cette dualité est traduite par la romance entre le flic-héros-infiltré et sa petite amie, étudiante plutôt adepte des discours des Black Panthers. Si leur histoire d’amour est menacée par leur différence d’opinion, le réalisateur les ramène à la raison en leur montrant que l’ennemi reste le KKK et ses sbires. En ce sens, il semble regretter que les afro-américains ne soient pas plus unis pour faire face à des blancs suprémacistes qui n’ont pas de pudeur pour employer les armes et pour truster les postes de pouvoir. Au passage, il rappelle qu’ils sont aussi homophobes et antisémites, et cherche à rassembler toutes les minorités victimes de ces extrêmistes.

Puzzle en noirs et blancs

Derrière ce pamphlet politique captivant, le cinéaste n’oublie pas qu’il a entre les mains un outil de propagande idéal : le cinéma. Discours reconstitués, racisme ordinaire de la police, archives, extrait de The Birth of a Nation, récits sur les tortures infligés aux noirs au fil de l’histoire (par Harry Belafonte), références multiples à la manière dont les noirs sont représentés dans le 7e art (et les clichés qu’ils véhiculent), de la Blaxploitation au cinéma muet, … Spike Lee « s’amuse » à enrichir une enquête policière assez banale en apparence avec ces digressions jamais superflues et toujours bien placées.

Le côté fictif emballe tout autant grâce à des dialogues percutants, des séquences parfois drôles, des comédiens toujours justes. Ils démontent les préjugés avec subtilité et humour, sans en faire trop. On ne peut s’empêcher de rire quand le chef du KKK David Duke (toujours vivant, toujours vaillant, toujours raciste) interprété par un Topher Grace au top recycle des slogans de Donald Trump (Make America Great Again, Americans First). Mais cette détente est ponctuelle dans une histoire qui fait monter la tension progressivement vers l’inéluctable (un attentat terroriste est fomenté) et où l’on constate, effarés, que toutes les graines du conflit violent qui ronge l’Amérique sont déjà là.

Avec un panache et une assurance de ceux qui ont du métier, Spike Lee signe sans doute son film majeur, pas simplement parce qu’il parle de notre époque avec son style et la générosité de ceux qui veulent convaincre, mais parce qu’il nous fait prendre conscience de son désespoir d’être un américain, progressiste, noir, dans un pays qui n’a pas su panser les cicatrices de sa naissance dans le sang. Le sang coule toujours…

vincy



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