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actualités sur Rafiki

 

Rafiki

Certain Regard
/ sortie le 26.09.2018


PARFUM DE FOLIE, MAGIE DE L’AMOUR





« Occupez-vous de vos affaires.»

Premier film kényan a venir à Cannes, Rafiki (Amies) est un détournement de préjugés. A commencer parce que la réalisatrice Wanuri Kahiu filme l’Afrique telle qu’elle est : un faubourg de la capitale kényane, qui ressemble tant aux banlieues américaines, avec la messe du dimanche et des passe-temps identiques. Dans sa façon de filmer, avec un rythme relativement soutenu et une caméra vive, la cinéaste s’approche davantage des codes cinématographiques du cinéma indépendant américain que des films africains habituellement montrés en Festivals.

Mais le préjugé le plus tenace est sans aucun doute celui du sujet de Rafiki : l’homosexualité, vue encore comme un démon qu’on peut exorciser, comme une maladie qu’il faut rejeter, comme un bouc-émissaire pour évacuer sa violence animale. Il n’y a rient de spécifiquement africain dans ce problème : des actes homophobes, des mots aux coups, et des croyances de guérison thérapeutique sont nombreux un peu partout dans le monde. De même le traitement des deux femmes dénoncées par une mère puis battues par une meute de mâles lâches, sont traitées comme les faiseuses de troubles par la police pendant que les autres ne sont pas inquiétées. Cette violence physique et morale où les victimes sont considérées comme coupables rappellent évidemment la condition de femmes harcelées ou violées.

« Les filles des politiciens collées comme des chiennes »

Aussi, le film est universel. C’est un Roméo et Juliette au féminin - les pères des deux amoureuses sont des opposants politiques, et clairement elles n’appartiennent pas au même monde – musical, charmant et rempli de tendresse. Il y a une manière délicate et poétique à désynchroniser certains dialogues des images, renforçant l’aspect de « voix intérieure », ou mélanger le présent à un futur immédiat, pour unir les deux corps, lorsque le moment se veut plus intime.

Mais, comme dans la pièce de Shakespeare, les jalousies, rivalités et ignorances s’élèvent comme autant d’obstacles à cette histoire d’amour « dérangeante », qui aurait pu éventuellement gagner en intensité dramatique.

Rafiki est un récit sensible sur l’adversité : les commérages, les mensonges, les traditions. Kena et Ziki rêvent d’un réel où leur relation pourrait vivre en pleine lumière. Dans un pays où Dieu est juge suprême, toute déviance est perçue comme un mal absolu. Il faut ainsi écouter le sermon du pasteur qui s’emporte contre le « progrès » sociétal. Les valeurs conservatrices (les épouses à la maison) et l’hétérosexualité sont érigées comme des Lois de Dieux, forcément supérieurs aux Droits de l’Homme.

Car Rafiki, s’il est dans l’ensemble convenu, parfois un peu didactique, ne manque aucun des débats qui s’offrent à lui en déroulant cette belle histoire « inconvenante ». Et, outre sa vitalité, il s’enrichit de personnages secondaires nuancés qui révèlent des personnalités aux opinions contrastées, à l’image du père protecteur de Kena ou de ce jeune homme gay silencieux qui agira comme révélateur à chacun de ses passages dans le plan. De même, les dialogues dévoilent en creux une aspiration au changement : « on ne ressemblera jamais à toutes les autres ». Il y a la fierté d’être africaine mais le refus de se « mouler » dans un destin déjà écrit en fonction des rôles assignés depuis la nuit des temps.

Cette audace mérite donc punition : on ne bouleverse pas l’ordre des choses, quitte à tolérer la violence, la délation, l’infidélité, ... Rafiki se veut malgré tout optimiste et veut croire à un monde meilleur. Le film ne sanctionne aucun coupable, même si on les reconnaît tous.

Œuvre sociétale et romantique, le film démontre l’absurdité de l’homophobie et démonte l’intolérance de la religion, sans pour autant juger les responsables. Wanuri Kahiu s’attache bien, avec son style moderne, son histoire normale et ses deux superbes comédiennes, à « banaliser » un amour aussi sincère qu’intense entre deux femmes.

vincy



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