39-98 | 99 | 00 | 01 | 02 | 03 | 04 | 05 | 06 | 07 | 08 | 09 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18


 
 
Choix du public :  
 
Nombre de votes : 15
 












 
Partager    twitter



festival-cannes.com

 

Everybody knows (Todos Lo Saben)

Sélection officielle - Ouverture
Espagne / sortie le 09.05.2018


UNE SEPARATION MAL DIGEREE





« Désormais, tout le monde le sait.  »

Où est passé le merveilleux cinéaste d’A propos d’Elly et d’Une séparation ? On a la sensation amère qu’Asghar Farhadi s’étiole et s’affadit depuis sa première sélection cannoise (Le passé en 2013) et celle qui a suivi (Le client, en 2016). Son dernier opus, Everybody knows, creuse encore le fossé avec un récit figé et poussif que sa belle brochette d’acteurs (Pénelope Cruz, Javier Bardem, Ricardo Darin) ne parvient même pas à dynamiser.

Nous voilà donc au coeur d’un petit village espagnol, où se réunissent famille et amis pour un mariage. Il y a Laura, la soeur partie vivre en Argentine, et ses enfants, Paco, son ancien petit ami, et son épouse Béa, Marianna et son mari Fernando, leur fille Rocio… On comprends au fil des conversations que le mari de Laura, resté en Argentine, est un homme riche et puissant, et que toute la famille envie un peu Laura de ce bon parti. Pour un peu, on se croirait dans un épisode de telenovella sud-américaine, ou de Plus belle la vie (sous valium).

Les longues scènes d’exposition s’acharnent tant à nous montrer une famille unie et heureuse que l’on se demande immédiatement quand, et sous quelle forme, va surgir le drame qui fera voler en éclats tout ce bonheur appuyé. Il ne manque pas d’arriver, bien sûr, sous la forme de l’enlèvement d’une jeune fille, la fille de Laura. S’en suit alors un long cheminement convenu et monochrome durant lequel les secrets de révèlent en cascade et les dilemmes se succèdent : appeler la police ? Payer la rançon ? Attendre un geste de Dieu ? Ruiner une vie pour en sauver une autre ?

Cette fois, c’est carrément Les feux de l’amour, avec succession de « scènes d’explication » qui n’expliquent rien du tout (à part au spectateur), de révélations en chaîne (dont une, censée être le principal rebondissement du scénario, qui est si maladroite qu’elle a fait éclater de rire le parterre de journalistes présents à la projection presse) et de pur « drama » qui ne mène pas le film très loin. Côté mise en scène, on peut filer la métaphore du soap opéra : sans ampleur, et parfois même caricaturale, comme cette séquence d’ouverture ultra-symbolique qui montre les rouages d’une horloge à l’oeuvre pour annoncer le mécanisme parfaitement huilé qui se met en branle et va tout dérégler dans la vie des personnages.

Les personnages, justement, sont des archétypes à peine esquissés dont on ne saura presque rien, à part leur fonction dans l’histoire : la mère éplorée, l’ami serviable, le père mystique… Le scénario lui-même est parfois paresseux, abandonnant en chemin des questions restées sans réponse, ou faisant omettre aux protagonistes des éléments primordiaux de l’enquête. Le thriller n’est clairement pas le propos de Farhadi dont on se demande justement ce qu’il veut dire. Comme par hasard, tout s’effondre à cause d’une femme infidèle. Comme par hasard, un personnage est sauvé (par Dieu, dit-il) après avoir empêché un avortement. Comme par hasard, c’est le Juste qui est sacrifié et perd tout, une fois encore à cause d’une femme (qui l’a quitté : thématique récurrente du cinéma de Farhadi). Comme par hasard, le père est le vrai héros, et la mère une manipulatrice sans vergogne.

Du Asghar Farhadi que l’on aime (celui des débuts), on ne retrouve ni la subtilité, ni les nuances, ni les enjeux dramatiques autour desquels se tissaient ses intrigues. On a pu dire qu’il déclinait peu à peu un schéma scénaristique identique d’un film à l’autre (il a d’ailleurs contaminé une partie du cinéma iranien), mais cette fois, ce n’est même pas le cas : on attend en vain que les dilemmes prennent corps et que les personnages s’interrogent sur les conséquences de leurs actes. Lorsqu’enfin le moment semble venu, le film est terminé.

MpM



(c) ECRAN NOIR 1996-2018