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The square

Sélection officielle - Compétition



UN CARRE QUI NE TOURNE PAS TRES ROND





« Mes préjugés en disent long sur moi. »

Ce que l’on aime chez Ruben Östlund, c’est son style inimitable. Des plans souvent fixes, comme filmés à distance, dont la juxtaposition crée un effet à la fois burlesque et distancié.Il suffit souvent de quelques secondes pour comprendre où il veut en venir, et pour faire naître le rire ou le malaise. Ce sont des images brillamment composées, signifiantes, immédiatement interprétables. D’où la plus totale incompréhension devant l’acharnement que met le cinéaste à sans cesse sur-expliquer ces images en multipliant les séquences redondantes et surtout didactiques qui finissent par totalement gâcher le plaisir du spectateur. C’était déjà globalement le cas dans Snow therapy, son film précédent, une satire efficace et savoureuse sur le couple et ses lâchetés. Des dialogues brillants, un ton de comédie glaçant, une écriture imaginative, et puis peu à peu une surenchère de sens, de causes assénées, de conséquences surlignées. Un message devenu épais et balourd à force d’être répété.

Dans The square, l’effet est encore plus saisissant. Passée une première heure plaisante, légère, ironique à souhait, le scénario s’enlise dans des pistes qui flirtent avec le matraquage. Ce qui était jusque là suggéré nous est soudainement montré, démontré et décortiqué pour être sûr que l’on ait bien compris. Par exemple, il y a ce message vidéo pitoyable que le personnage enregistre, et dans lequel il semble résumer les enjeux du film à destination de ceux qui le prennent en route. Il y a ces multiples plans sur les sans-abris de la ville, et ceux qui insistent sur la gêne du personnage à leur encontre. Il y a également le dispositif artistique au coeur du récit et à l’origine du film, The square, qui se veut une réflexion sur la confiance et l’individualisme, doublée d’une prise de conscience sur la difficulté à mettre ses actes en accord avec ses principes. Si sur le fond, les propos de Östlund sont légitimes, le film reste perpétuellement dans la théorie, avec une alternance systématique et appuyée entre la thèse (les principes altruistes et généreux du personnage) et l’antithèse (ses réactions égoïstes et lâches).

Le problème, c’est que le cinéaste conserve cette construction sur 2h20 de film, là où 1h30 aurait largement suffi. Il se croit alors obligé de rajouter des éléments, de poursuivre des pistes inutiles, de refaire plusieurs fois la même démonstration, et finalement de tourner stérilement en rond. Comme le projet The Square, jugé « trop consensuel » par l’agence de communication dans le film, il croit s’engager avec courage pour des principes avec lesquels au fond, tout le monde est d’accord. Et pour ouvrir le débat, il se contente de scènes faciles, ou mal exploitées. On pense notamment à l’incroyable performance artistique qui tourne au pugilat, ou à la conférence de presse qui aborde confusément le fonctionnement maladif des médias (désireux d’attirer l’attention à tout prix) et la nécessité de défendre la liberté d’expression.

Sans doute Ruben Östlund a-t-il été trop ambitieux en abordant en un seul film des questions aussi complexes que le repli sur soi, les inégalités sociales grandissantes, la peur de faire confiance, l’incapacité à aller vers les autres et la responsabilité des communicants et des réseaux sociaux dans l’évolution de la société. En tout cas il ne parvient pas à garder le fil de son récit et noie le spectateur en chemin. Son film ressemble ainsi beaucoup à son personnage : imparfait et attachant, plein de contradictions, mais surtout terriblement égoïste, et au finale assez insupportable.

MpM



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