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La lune de Jupiter (Jupiter's Moon)

Sélection officielle - Compétition
Hongrie


LA COLÈRE DE DIEU





«- Remercie moi, pas Dieu ! »

Ambitieux, le film de Kornél Mundruczo mélange les genres – de la satire politique au thriller – sans jamais chercher à trouver sa voie. Sans que cela n’aboutisse à une impasse, le spectateur passe par toutes sortes d’émotions et de sensations, du rejet à la compassion, en passant par l’adhésion. Selon les séquences.

Le prologue fascine réellement, par sa beauté visuelle évidemment, mais surtout par son horreur : des réfugiés syriens pris dans un piège à l’aube, à la frontière hongroise. Un véritable carnage qui évoque les heures sombres de l’Histoire. Cette chasse à l’homme s’achève sur un meurtre de sang froid et lâche : un officier de la sécurité intérieur, caricatural de bout en bout, tire sur un jeune homme, à la beauté magnétique, dont le seul crime est d’avoir fuit son pays.

C’est alors que survient la première surprise du film : le jeune homme ressuscite. Son élévation le mue en ange éternel. Jupiter’s Moon frôle le surnaturel et vrillera vers le mystique. Ce ne serait pas si simple si l’ange n’était pas recueilli par un médecin, corrompu, un peu détruit par sa vie passée, limite charlatan. Un Hongrois qui ne croit pas en la Bible mais veut croire aux miracles quand il peut en soutirer de l’argent. Ce duo, une relation maintes fois vues qui va rendre dignité et honneur au mécréant, est la véritable force du film. Quasiment tous les autres personnages ne sont que secondaires, stéréotypes et avouons-le peu sympathiques. Il y a bien l’exception du barman qui dans un court monologue étonnant fait un coming-out inattendu.

Pour le reste, tout y passe sur le pays de Viktor Orban : la police pourrie, la xénophobie permanente, des nantis bons à euthanasier, le régime ultra-sécuritaire qui rappelle les méthodes de la Gestapo. En dénonçant ainsi ses concitoyens, Mundruzco ne fait pas dans la dentelle. Mais le message aurait pu paraître clair. Malheureusement le cinéaste brouille tout avec un formalisme trop éclectique et un scénario qui n’en finit pas de vouloir se créer des situations et des rebondissements un peu vains.

Ange et démons

Cela fait longtemps qu’on connaît la maîtrise du réalisateur. Il joue l’épate, avec brio, avec des travellings latéraux lors de poursuites en forêt ou dans le métro ou une impressionnante et vibrante course en voitures à ras de bitume. Il possède un savoir-faire indéniable avec les codes du genre, hollywoodiens, notamment ce final dans l’Hôtel qui a plus des airs de Die Hard (jusque dans l’excès de twists). Il y a une efficacité réelle dans chacune des séquences.

Mais tout ça pour quoi ? Une illumination mystique ? Et dans ce cas, si le message est « christique » (Dieu rendrait les hommes meilleurs, malgré tout ?), pourquoi rappeler la face noire de la Bible et invoquer la renaissance de la Hongrie (par le métissage?) ? Pourquoi opter pour un « messie » œcuménique (les trois grandes religions sont représentées d’une manière ou d’une autre) ? Pourquoi aller jusqu’à faire de son père un charpentier ? On va le prendre avec humour plutôt que lourdeur ou facilité. Mais de la même manière, était-il nécessaire de créer un attentat terroriste qui jette la suspicion sur le propos général du film qui cherchait jusque là à martyriser ces migrants ? Toute cette confusion ne se dissipe pas malgré l’action et le drame qui portent Jupiter’s Moon. Sans oublier des petites facilités du scénario qui créent quelques invraisemblances.

Reste que Jupiter’s Moon est un film audacieux, critique, à défaut d’être vraiment engagé, et qui veut espérer. Entre pardon, rédemption et bénédiction, on comprend que la lune de Jupiter, Europa, celle qui recèle peut-être de la vie sous sa glace, est une métaphore de l’Europe, qui s’est déshumanisée sous son individualisme. Croire en Dieu, ou en un ange, grâce à un docteur qui a le nom d’Etoile (Stern), serait donc l’intention d’un film qui cherche la lumière (celle d’un lever de soleil par exemple).

La dernière phrase du film prononcée par un enfant serait la clé: l’Europe doit accepter ces réfugiés. Et devra faire avec. Et notamment renouer avec l’amour charitable. Mais ce polar politique, mystique et tragique, laisse insatisfait. A vouloir trop nous en dire et à vouloir trop démontrer son savoir-faire, Kornél Mundruczo ne parvient pas à nous embarquer complètement dans son voyage stellaire.

vincy



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