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Okja

Sélection officielle - Compétition



COCHONZILLA





« Si c’est pas cher, ils mangeront. »

En préambule, précisons que nous n'entrerons pas dans la polémique (stérile) sur les modalités de diffusion d'Okja, produit par Netflix, et qui ne bénéficiera pas de sortie dans les salles françaises. Le Festival de Cannes a choisi de l'inviter au même titre que les autres films en compétition, et la moindre des choses est de respecter cette décision en jugeant uniquement l'objet cinématographique en lui-même. Car pour ceux qui en douteraient, Okja est incontestablement un film de cinéma. Et même plutôt un bel objet, à la mise en scène ample et virtuose, et au message politique assez fort.

Bien sûr, Bong Joon-ho restant Bong Joon-ho, on retrouve tout ce qui fait le sel de son cinéma : humour potache, personnages pieds nickelés, noirceur désenchantée et cynisme cinglant. Dans la lignée de The host (avec lequel il a beaucoup de points communs) et de Snowpiercer, Okja ménage également d’impressionnantes scènes d’action qui n’ont rien à envier à celles que l’on trouve généralement dans les blockbusters américains (on pense notamment à la mise à sac d’un supermarché et à une scène d’anthologie dans un tunnel d’autoroute).

Ce qui commence comme une satire du marketing et de la télé-réalité, puis se poursuit comme un conte pour enfants, se révèle en effet être un film à grand spectacle qui ne lésine pas sur les moyens (ni sur les effets spéciaux) pour passer le plus efficacement possible ses différents messages politiques. Et en termes d’efficacité, Bon Joon-ho est un pro qui allie brillamment le pur entertainment aux propos les plus engagés, le tout avec une énorme dose de dérision. D’ailleurs, l’argument de départ pourrait prêter à sourire, puisqu’il met en scène un cochon géant créé de toute pièce par une société agroalimentaire pour s’assurer des profits plus substantiels, et qui va semer la zizanie sur son passage (version moderne et satirique de créatures comme King Kong ou de Godzilla, et dans la lignée de The Host). Pourtant, à travers ce personnage improbable, et l’amitié tout aussi improbable qui le lie à la jeune adolescente qui s’occupe de lui, Bong Joon-ho attaque frontalement la production agro-alimentaire de masse et la multiplication des animaux et plantes génétiquement modifiés. Il fustige aussi au passage les discours écologiques creux, devenus des arguments de vente comme les autres, et l’immense mépris de ceux qui produisent envers ceux qui achètent.

Mais il ne s’arrête pas là. La dernière partie, qui nous fait d’abord découvrir les conditions d’élevage des animaux, puis celles d’abattage, rappelle étrangement les vidéos clandestines qui circulent régulièrement en France et dans le monde, dénonçant la maltraitance dont sont l’objet les animaux destinés à la consommation. L’effet est ici radical car il fonctionne en deux temps : d’abord, on s’émeut du sort fait à ces gros cochons sympathiques et si humains (on voit au début du film le héros porcin, Okja, sauver la vie de sa camarade de jeu Minja). Puis on transpose spontanément vers la réalité et on réalise que ce que l’on voit à l’écran est juste le sort des vrais cochons (et autres animaux) élevés en batterie et abattus à la chaîne. Sort qui, de manière générale, émeut assez peu les consommateurs de viande. La dernière séquence dans l’abattoir, lorsque l’on découvre des milliers d’animaux parqués derrière des barrières électrifiées, dans l’attente consciente de leur mort, va même jusqu’à une forme très aiguë d’anthropomorphisme. Ces cochons qui cherchent à sauver leur petit de l’extermination renvoient immanquablement à des comportements humains similaires en des circonstances différentes. C'est osé et brutal de la part de Bong Joon-ho, et cela risque de ne pas plaire à tout le monde. La noirceur de cette dernière partie contraste d’ailleurs avec l'ambiance plutôt potache du début. Comme si le cinéaste avait voulu laisser le spectateur sur un sentiment fort, loin de l'apparent happy end de circonstance. Car pour deux cochons sauvés, combien de sacrifiés ?

Il réussit ainsi le tour de force d'utiliser des éléments purement rocambolesques au service du tragique le plus extrême, qui renvoie chaque spectateur à la fois à la réalité et à ses propres contradictions. Car même si l'on est dans le domaine de la fable, et presque du conte, nul besoin d'être devin pour savoir que les super cochons transgéniques imaginés par Bong Joon-ho ne sont plus vraiment de la science fiction, et que la maltraitance animale a encore de beaux jours devant elle. Malgré sa galerie de portraits savoureux (portés par des comédiens formidables, Tilda Swinton et Paul Dano en tête) et son inventivité narrative et esthétique, Okja fait donc le constat terrible d'un avenir sans espoir comme de notre impuissance à lui en insuffler. Et au fond, on ne sait pas ce qui est le plus triste.

MpM



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