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The Strangers (Goksung)

Sélection officielle - Hors compétition
/ sortie le 06.07.2016


SYMPATHY FOR THE DEVIL





"Quand une rumeur se propage, c’est toujours pour une bonne raison. "

Na Hong-jin, bombardé nouveau prodige du cinéma coréen dès son premier film (The chaser, présenté à Cannes en 2008), et confirmé comme réalisateur majeur dès son deuxième (The murderer, à Cannes en 2011) a étonnamment réussi à garder la tête froide pour son nouvel opus, The strangers, qui tranche avec les ambiances urbaines et ultra-stylisées de ses débuts tout en conservant les deux principaux ingrédients ayant fait son succès : l’ultra-violence et l’humour (de plus en plus) noir.

Cette fois, il brode sur une histoire policière ultra-classique (une série de meurtres sanglants inexpliqués dans un petit village coréen) et s’éparpille presque au sens propre dans des sous-intrigues mêlant tous azimuts exorcisme, zombies, fantômes et possession. Le tout avec une grosse dose de comédie, voire de farce, du moins dans la première partie du film durant laquelle un anti-héros rondouillard et peu dégourdi se lance dans une enquête décousue avec en compagnie d'une bande de bras cassés guère plus malins. Il ne faut toutefois pas s’y fier, puisque la suite nous entraîne dans une noirceur de plus en plus poisseuse et déroutante qui brouille définitivement les pistes.

Bien malin celui qui pourra démêler les écheveaux complètement fantasques de cette affaire en forme de prétexte pour parler d’autre chose, à commencer par le repli sur soi, les croyances religieuses ou l’intolérance. Ce qui compte, c’est moins le cheminement de l’intrigue (qui ne manquera pas de laisser les spectateurs cartésiens sur leur faim) que l’objet absolument baroque et monumental qu’en tire le cinéaste. Un film qui ose tout (y compris passer en un plan d’un homme qui meurt brûlé sur son lit d’hôpital à… un barbecue) et ne s’embarrasse pas tellement de bienséance ou de subtilité.

C’est presque une démonstration virtuose de cinéma absolu qui jongle avec le tabou de la vie et de la mort, capte avec ironie et tendresse un contexte rural nonchalant, génère soudain un sentiment glaçant d’horreur, filme dans un parallèle virtuose deux rituels chamaniques bruyants et frénétiques, laisse planer en permanence l’ambiguïté sur ses personnages et leurs motivations, mais aussi sur son sujet véritable… et n’hésite pas à aller de retournements en retournements, encore et encore, comme dans une parodie outrée de blockbuster américain. Qui est l’assassin ? Qui est un fantôme, ou un démon ? Qui est le plus crédule ? Et que dire de ce personnage féminin sur lequel semble reposer la clef du mystère, et que l’on aperçoit à peine dans trois ou quatre séquences ?

On l’aura compris, Na Hong-jin ne fait aucune concession à la compréhension (ni au confort) du spectateur. En échange, il lui propose une expérience intense, ponctuée de pics de plaisir, d’une angoisse communicative, et même d’un certain agacement face à ce que l’on prend (de prime abord) pour de grosses ficelles de scénario. Alors, c’est vrai, on est déçu par les 20 dernières minutes, trop chaotiques, trop faussement explicatives, trop lourdingues. Mais tout ce qui précède (y compris un esthétisme ravagé, entre orages fracassants et pluies diluviennes permanentes) avait placé la barre si haut que cette fin ratée ne peut suffire à faire l’impasse sur ce qui est, au fond, la continuation logique du travail de Na Hong-jin : déconstruire et réinventer le fameux "nouveau polar coréen" qu’on nous vante depuis quinze ou vingt ans, et qu’il était temps de voir enfin muter vers quelque chose de moins rôdé.

MpM



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