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Ma Loute (Slack Bay)

Sélection officielle - Compétition
France / sortie le 13.05.2016


DUMONTESQUE





« We know what we do, but we not do »

Pas facile de se frotter au burlesque avec une comédie de mœurs et des disparitions en série. Ma Loute n’est ni plus ni moins qu’un remake cinématographique de son divin feuilleton Le P’tit Quinquin, transposé dans les années 1910. Même trame narrative – une enquête jamais vraiment élucidée -, même types de personnages – des policiers incompétents, des « bouseux » primitifs -, même style d’humour froid et décalé, et décors assez similaires des plages de Nord de la France. Bien sûr, le cinéaste y ajoute quelques ingrédients, varie la nature du crime, s’amuse avec des bourgeois dégénérés et incestueux.

Pour ceux qui ont donc vu (et aimé) Le P'tit Quinquin, rien de nouveau au Nord. Ma Loute apparaîtra même comme une simple déclinaison, et donc, dénué de surprises, pourra même lasser à certains moments. En revanche, ceux qui ne l’ont pas vu ou ceux qui s’imaginent encore que l’univers de Bruno Dumont est âpre, glaçant, ultra-réaliste, Ma Loute peut-être une belle surprise, fantaisiste et même délirante.

Après, l’humour est affaire d’individus. Certains riront devant les mésaventures de l’inspecteur Machin et de son adjoint, déguisés en Dupond et Dupont avec des allures de Laurel et Hardy. D’autres seront moins sensibles aux excès outranciers des stars incarnant les nouveaux aristocrates (Luchini, Bruni-Tedeschi, Binoche). En confrontant les pittoresques cueilleurs de moules crasseux et les vaniteux industriels de la grande ville, le cinéaste filme une lutte des classes où le ridicule ne tue pas mais la faim se soucie peu de morale. Car Ma Loute est histoire d’anthropophagie, d’autisme, d’incapacité manuelle, de vide intellectuel. La maladresse physique se dispute avec le handicap cérébral. Tout le monde est un peu taré.

Les corps qui tombent

Ici personne ne tient vraiment debout. Il y en a qui roule, d’autres qui tombent, d’autres encore qui s’enlisent, et puis il y a aussi ceux qui volent, portés par le destin, illuminés par une vision ou la grâce. L’onirisme se colore de fantastique. Et cet ensemble de délires, aussi amusants soient-ils, surcharge un peu la barque.

D’autant que la direction d’acteurs contribue aussi à cette surabondance dans l’exubérance fatigue un peu. Certes le quatuor Luchini (très loin de son jeu habituel, ce qui nous régale), Bruni-Tedeschi, Binoche (qui s’applique très bien à jouer la diva folledingue, exquise et insupportable, surtout quand elle imite l’accent Ch’ti), Vincent est parfaitement accordé. Mais on a tendance à préférer les autres personnages, ces gueules à la Dumont, ces prolos qui ne disent pas grand chose, dont la lumière éclaire parfaitement les ombres de leur tempérament.

Tous ces « idiots » composent donc une farce un peu pesante par certains moments. Le film a beau avoir une sublime lumière, une musique soignée, des costumes magnifiques, des décors somptueux, il lui manque, à l’écriture, quelque chose qui nous emballerait jusqu’au bout. Durant les deux premiers tiers du film, il y a ce qu’il faut de surgissements (Binoche à la 40eme minute) et de rebondissements (la découverte des « kidnappeurs » et la raison des disparitions) pour que l’histoire se déroule avec plaisir. Mais une fois que toutes les intrigues sont résolues pour le spectateur, une fois que l’histoire d’amour entre Ma Loute et Billie prend fin (une couille fatale), Bruno Dumont n’a plus grand chose à dire, et se complait alors dans son récit décalé, ses fantasmagories et une sorte de vrille qui ne mène nulle part.

Les cœurs qui lâchent

Il n’apporte alors plus rien à son observation ethnologique, sa satire sociale ni même son investigation policière. Même les bonnes répliques (et il y en a) s’évanouissent dans la dernière partie. L’animalité de Ma Loute (quand Ma Loute énervé, Ma Loute crache) n’intéresse plus. L’influence de la bande dessinée belge s’estompe pour ne composer que des séquences moins intéressantes.

Ce jeu vicieux entre odieux personnages s’arrête en plein cœur du film, et le « dénouement heureux » met du temps à s’installer, parce qu’il paraît peu plausible. D’où une certaine frustration. Surtout que le cinéaste était parvenu à créer une histoire d’amour crédible et queer, donc passionnante d’un point de vue dramaturgique, entre le jeune criminel et un jeune bourgeois qui se déguise en fille (« mention spéciale » à la transphobie du film : le personnage « queer » étant forcément né d’un inceste entre décadents, on en reste encore un peu bouche bée). Las, Dumont a pris une autre voie.

Plutôt que de poursuivre dans la déviance des comportements, il fait disjoncter tout son « beau » monde, jusqu’à transformer un personnage en ballon. Ma Loute va clairement un peu trop loin pour des esprits cartésiens. Mais, pour peu qu’on aime cette forme de surréalisme enfantin, il n’assume pas assez la confrontation entre l’explicable (le réel) et l’inexplicable (le mystère).

Car au milieu de ces peaux pâles, blessées par le soleil, dans cet univers pas loin de Gaston Leroux, que veut nous dire ce film, si ce n’est que chacun cache sa vérité : son goût pour la chair humaine, son homosexualité, ses rapports sexuels avec frère et père, ou son inaptitude à communiquer… Deux personnages savent ce qu’est vraiment l’autre, deux jeunes gens qui s’aimaient, malgré leur différence sociale. Mais Ma Loute et Billie sont enfermés dans leur monde. Pas celui de Dumont, mais bien celui où il sont nés. Malgré tous ses détours, dans la forme comme dans son écriture, le cinéaste continue inexorablement d’explorer le déterminisme qui nous empêche de nous émanciper. Sa misanthropie sied bien au sujet : elle transpire dans tous ses personnages.

vincy



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