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Juste la fin du monde

Sélection officielle - Compétition
/ sortie le 21.09.2016


UN MAUVAIS AIR DE FAMILLE





« - Qu’est-ce que je peux vous dire ?
- Rien.
»

Pour ceux qui connaisse la pièce de Jean-Luc Lagarce, le choc risque d’être rude tant Xavier Dolan en a malmené le texte et que le style du film sied peu à ce qu’évoque ce texte. Pour tous les autres, le film du cinéaste canadien ne sera qu’un mélo familial, sans aucun esprit de dérision tant il se prend au sérieux. Ennuyeux, souvent, hystérique, la plupart du temps, bavard, c’en est éprouvant, Juste la fin du monde est aussi une déception. Le réalisateur se contente de champs-contre-champs, de gros plans paresseux sur les visages, d’une lumière qui fait la part belle aux ombres, de quelques flash-backs furtifs illustrant des souvenirs sans originalité, et pour couronner le tout, de moments plus proches du vidéo-clip que de l’élan cinématographique.

Le retour du fils prodigue dans sa famille, après douze ans d’absence, commençait pourtant sous les meilleurs auspices avec une voix off annonçant un drame, enjeu de l’intrigue. Les mots sont beaux. Las, après, tout se fracasse.
Fureur, agitation, délires se mélangent de façon assourdissantes au point de ne plus bien suivre l’évolution des conversations. La parole est coupée, les phrases jamais vraiment finies, les mots se cherchent. Le scénariste ose hacher les beaux monologues du dramaturge. Tout fatigue. Le comble sera de lire les sous-titres en anglais pour comprendre ce que disent certains personnages, puisqu’en Français, le son s’affadit (afin de souligner l’isolement et l’incommunicabilité des individus).

Chaque séquence a du mal à se mettre en place. Une fois lancés, les face-à-face tiennent leurs promesses, à l’exception de celui entre Seydoux et Ulliel, où l’actrice hérite d’un personnage sans intérêt et d’un texte massacré. Ce sont des matchs où chacun essaie de voler la scène à l’autre. Mais à ce jeu là, au final, il y a peu de rescapés. Cassel la joue Bacri (il faut attendre la fin pour qu’il s’approprie enfin son rôle). Baye n’est ni assez excentrique, ni assez folle pour donner de l’épaisseur à cette bourgeoise de province outrageusement vêtue et maquillée. Seydoux, on la dit, s’avère transparente. Il ne reste donc qu’Ulliel, captivant par sa seule intériorité et son hyper-sensibilité, et Cotillard, très juste en femme suave et naïve. Ce sont d’ailleurs leurs échanges de regards (au ralenti forcément) qui touchent le plus.

Car la mécanique de Dolan souffre d’une technicité qui rend le film très artificiel. Non seulement, les scènes s’enchaînent mal et sont médiocres dans leur écriture, mais en plus la mise en scène ne se sort pas d’une sorte de théâtralité que tous les atouts habituels du cinéaste – image, musique, personnages tourmentés – ne sauvent pas.

Une fois tous les cris digérés, il n’y a plus qu’un grand vide. Les maladresses des uns et les frustrations des autres n’aident pas à traduire les intentions subtiles et délicates de la pièce de Lagarce. Si le texte est clamé ou même balancé à la gueule, cela ne suffit pas à faire passer le message. Il manque une finesse d’interprétation et un élan narratif, qui, par conséquent, bride le film et le prive de toute émotion. Malgré les hauts hurlements, les nerfs à vifs et les secrets douloureux, on ne voit qu’une famille se chamaillant par dépit plutôt que de profiter de l’instant présent dans un quasi huis-clos claustrophobique (aidé par une caméra au plus près des visages).

Parfois, Xavier Dolan réussit de beaux dialogues, notamment dans la confrontation ou au contraire, dans la résignation. Mais souvent, c’est insupportable. On est presque soulagé quand la caméra s’attarde sur Ulliel, seul être qui semble écouter, respirer, se taire. Ce fils préféré avait quelque chose de grave à annoncer, qui le concerne. Leurs égoïsmes, leurs mesquineries, leurs désirs inassouvis ou inexprimés vont le contraindre à jouer le père de famille, le guide. Au milieu d’engueulades, de tensions. Dolan parvient in extremis à mettre en scène cet amas de névroses et de nervosité, sans vraiment qu’on comprenne pourquoi on en arrive là. La narration a perdu depuis longtemps la moindre cohérence, même si ce qui se dessine en creux est douloureux, et les personnages sont en roue libre, malgré une direction impeccable. Maisl est déjà trop tard. La technique l’emporte sur le reste et rend le final assez factice.

Pourtant Lagarce avait écrit un épilogue proprement cinématographique :
« C’est que je devrais pousser un grand et beau cri,
un long et joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée,
que c’est ce bonheur-là que je devrais m’offrir,
hurler une bonne fois,
mais je ne le fais pas,
je ne l’ai pas fait.
Je me remets en route avec seul le bruit de mes pas sur le gravier.
»

Chez Dolan, nul gravier et juste un homme de 34 ans, qui remet sa caquette, franchit la porte dans une image floue, en balançant du Moby Dick. Bref, vulgaire. Comme si, seuls subsistaient la tragédie et le verbe haut, les larmes et les colères, alors que, par moment, Juste la fin du monde sait prendre le pouls de ses personnages, écouter leur coeur, capter leur regard et révéler leur tristesse intérieure.

vincy



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