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Toni Erdmann

Sélection officielle - Compétition
Allemagne / sortie le 17.08.2016


L’INVITÉ SURPRISE





«- Ne perdez pas le sens de l’humour.»

Le ton est donné dès la première scène. « Toni Erdmann », nom factice de Winfried, est un blagueur. Maren Ade ose ainsi la comédie dans une histoire qui aurait pu être bien plus dramatique. Car on rigole beaucoup avec ce Toni Erdmann. Il ne fait rien comme les autres et considère que la chose la plus grave c’est bien de perdre son humour. Or, à son grand désespoir, sa fille, consultante à Bucarest, a perdu tout ce qui peut faire la joie d’une vie et pour tout dire elle en perdu le sens de cette vie. Alors il s'invite chez elle pour voir où a déconné l'éducation de sa gamine...

La cinéaste allemande parvient sur deux heures quarante à garder le rythme et la couleur de son film. Tout n’est pas égal, évidemment. D’autant qu’elle nous accroche avec ce personnage de Winfried/Toni (Peter Simonischek, impeccable pour le rôle) et qu’elle le fait passer en second plan au milieu du film, pour se concentrer sur sa fille Inès. C’est justifié puisque le père n’est plus vraiment là comme autorité parentale ou proche familial, mais comme un Jimmy Cricket, coach qui titille sa conscience, l’incarnation d’un souvenir enfoui, quand elle n’était pas adulte. Il rode, il surgit de nulle part, il amuse la galerie pour lui faire retrouver un sourire qui semble définitivement perdu.

Car Toni Erdmann n’est pas qu’un (très bon) film sur les rapports père/fille, parent/enfant. C’est aussi le portrait d’une femme carriériste, assumant l’horreur économique que cause son métier (licenciement et délocalisation, misère dans des bidonvilles au pieds des gratte-ciels), une femme trop sérieuse, trop grave, opportuniste, dénuée d’affect. Sous l’emprise de son boulot. La scène où elle est prête à faire l’amour avec son amant-collègue ferait frissonner n’importe quel romantique. Elle sacrifie son orgasme pour garder sa dureté en affaires. Le malheureux partenaire en vient à se branler devant elle, et Inès le regarde faire sans éprouver le moindre sentiment. Sa seule angoisse concerne son langage corporelle (elle est pour le moins rigide).
Le film, alchimie fragile entre l’ultra-moderne solitude urbaine et le décryptage implacable du monde moderne, est aussi glacial que cette fille. Cependant, si on ne la plaint jamais, on perçoit un profond mal être qui n’attend qu’une étincelle pour que les masques tombent et que tout craque. Ce portrait subtil et juste d’une femme qui n’a plus de rêves ni d’attaches peut être effrayant.

Maren Ade préfère en montrer l’apparente normalité. Inès s’est piégée elle-même dans ce système, que le film décrit précisément (un peu trop sans doute) dans toute sa déshumanisation. La fiction n’avait sans doute pas besoin d’autant de détails sur le business de la fille. Cela n’apporte pas grand chose au sujet, même si la réalisatrice décortique avec minutie la manière dont les cadres et consultants sont mis sous pression jusqu’à ne plus avoir de vie et de sentiments sincères. Même un anniversaire est recyclé en réunion pour « souder » une équipe. Bon, ici, l’anniversaire arrive plutôt vers la fin, à point nommé pour que tout déraille. Le film part alors dans une direction inattendue, délirante et poilante.

Toni Erdmann est bien plus touchant quand il s’agit des rapports compliqués entre le paternel, embarrassant. Il déploie des trésors pour la ramener au réel, à la vie. Car elle n’a pas toujours été comme ça, Inès. Lorsqu’elle chante du Whitney Houston, on comprend bien qu’elle a su être fantaisiste autrefois, malgré son problème de langage corporel. Dans ces moments là, Maren Ade évite les explications et fait appel à notre interprétation. C’est là que réside l’intensité du film. Regrettablement, parfois, elle s’oblige tout de même à surligner la signification de son message, comme si elle n’avant pas confiance dans son scénario et sa mise en scène, alors que tout n’avait pas besoin d’être aussi didactique.
D’autant qu’elle sait très bien faire sans ces tics narratifs. Le film ne manque pas de séquences cocasses et le personnage du père est suffisamment pittoresque et nuancé pour imposer, de manière charismatique, l’humour nécessaire pour que l’histoire ne soit pas plombante.
Non tout est fait pour qu’elle débloque, qu’elle s’effondre, qu’elle envoie valser tous ces connards obsédés par le pouvoir et se protégeant de toute responsabilité. Maren Ade parvient à nous surprendre un peu, sans perdre en cohérence. Toni Erdmann après tout est une comédie dramatique élégante, où un coussin péteur a son utilité pédagogique et où un masque bulgare peut réveiller une envie de faire un câlin. C’est dans ce mélange des genres que la cinéaste excelle, davantage que lorsqu’elle veut dénoncer trop pesamment la froideur du monde qui nous entoure et nous transforme en robots aux gestes et réactions mécanisés.

vincy



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