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L'étreinte du serpent (El abrazo de la serpiente)

Quinzaine des réalisateurs - Compétition
/ sortie le 23.12.2015


LE SENTIER DE LA PERDITION





"Tu consacres ta vie aux plantes ? Jamais un blanc n’a dit une chose aussi sensée. "

Ne vous laissez pas impressionner par l’apparente austérité de L’étreinte du serpent, film classieux au noir et blanc impeccable qui se déroule dans la première moitié du siècle en Amazonie colombienne. Derrière l’envoûtant esthétisme des images et de la mise en scène se dissimule en réalité un récit romanesque et rythmé, sorte de road movie en pirogue, qui initie peu à peu le spectateur aux différentes facettes de cette jungle mystérieuse, de son histoire et de ses mythes. Pour ce faire, on navigue entre deux périodes espacées d’une quarantaine d’années et reliées entre elle par le personnage central du film, le chaman Karamakate, qui est amené par deux fois à servir de guide à un explorateur blanc en quête d’une plante sacrée très rare, la yakruna.

Si le film s’inscrit dans un contexte historique peu précis mais dans lequel surgissent des traces persistantes de l’exploitation des ressources, des violences subies par les Indiens et des luttes d’influence entre les colons, ce n’est clairement pas le seul sujet de Ciro Guerra qui inscrit L’étreinte du serpent dans une démarche à la fois plus humaniste et plus universelle. Ce qui l’intéresse, c’est la relation complexe qui se tisse entre ses personnages, chargée de méfiance, de préjugés et de ressentiment mais aussi de curiosité, de connivence et d’entraide. A l’heure où le "vivre ensemble" est devenu le principal enjeu de notre société, on est forcément bouleversé par la manière dont s’apprivoisent le chaman intransigeant, le scientifique passionné et son guide déchiré entre deux mondes. Sans angélisme, le réalisateur montre que pour trouver une certaine harmonie, les protagonistes doivent tous être prêts à faire des efforts à tour de rôle, sans notion de hiérarchie, de savoir ou d’autorité. C’est à la fois à l’explorateur d’aller vers le chaman et au chaman d’aller vers l’explorateur, dans une relation devenue momentanément égalitaire.

Adoptant le point de vue de Karamakate, L’étreinte du serpent est traversé de thématiques aux échos actuels, comme le risque d’oublier d’où l’on vient, la nécessité de vivre en harmonie avec la jungle nourricière et le refus de l’autoritarisme quel qu’il soit. Vieux sage tyrannique au comportement assez savoureux, le chaman amazonien porte sur notre monde un regard à la fois simple, mystique et merveilleux qui le réenchante. La cosmogonie au cœur de ses croyances (et notamment l’opposition symbolique entre le serpent et le jaguar) apporte ainsi un tout autre éclairage à la jungle bruissante (on doit d’ailleurs souligner l’étonnant travail de son qui rend la forêt si vivante) et souvent inquiétante qui sert de décor majestueux à l’intrigue, mais aussi aux coutumes et rituels des Indiens pour lesquels tous les cycles de la vie sont liés. On perçoit d’autant mieux la détresse, et la colère, de Karamakate et de Manduca face aux exactions des colons qui les traitent de sauvages ou de l’accusation de cannibalisme de la part de religieux qui, dans le même temps, prétendent manger leur Dieu lors de chaque messe.

Car, oui, en plus de ses innombrables qualités cinématographiques, le film est également pourvu d’un humour corrosif assez rafraîchissant, entre ironie mordante et cynisme désabusé. Les proies les plus évidentes sont clairement les ecclésiastiques et autres bigots illuminés qui incarnent, dixit Karamakate, le pire des deux civilisations. C’est pourtant bien dans la transmission que se trouvent l’apaisement et le repos. Mais une transmission assumée, partagée et volontaire, dans laquelle les croyances et les connaissances transmises ne sont pas imposées mais proposées dans un don désintéressé. Chacun trouve alors ses propres réponses en contemplant l’équilibre parfait du monde, celui qui laisse à égalité le serpent et le jaguar, les deux forces créatrices de l’univers et de l’humanité. Peut-être fallait-il même cette étreinte potentiellement mortelle entre les deux pour que l’existence prenne tout à coup un sens.

MpM



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