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Masaan (Le bûcher)

Certain Regard
Inde / sortie le 24.06.2015


LE FEU SACRÉ





« Petite ville, petite vision.»

Masaan est traduit par Le bûcher. Celui des défunts que l’on brûle au bord du Gange, fleuve sacré ? Ou n’est-ce pas plutôt une allégorie où toute personne enfreignant les « lois » morales mériterait le bûcher ? Héritier d’un cinéma « occidentalisé » comme celui de Mira Nair, Neeraj Ghaywan montre une Inde contemporaine, loin des fastes bollywoodiens. A l’instar de The Lunchbox (même producteurs), entre observation d’une société et de ses carcans (très stricts) et mélo romantique, Masaan est un conte moderne où se fracassent les aspirations d’une jeunesse qui cherchent à s’émanciper des règles traditionnelles et le diktat de croyances et coutumes qui empêchent de vivre librement.

Deux destins

Le récit met en parallèle les destins de deux jeunes gens de Bénarès. Une jeune femme qui vit chez son père mais se rêve indépendante. En voulant faire l’amour avec un étudiant séduisant dans une chambre d’hôtel, elle va nous faire entrer dans son cauchemar. Délation, répression des mœurs, chantage, humiliation, violence, bêtise : en quelques minutes, le prologue révèle l’horreur psychologique que subissent des jeunes qui ne cherchent qu’à s’aimer. En amorçant son film par une tragédie, le réalisateur enveloppe son œuvre d’un voile endeuillé. Pourtant, ce qu’il va montrer par la suite, malgré quelques accents sirupeux, quelques facilités "sentimentalistes", est bien plus dur qu’il n’y paraît : le système tyrannique des castes, la corruption endémique des policiers, la réputation comme seule critère d’honorabilité, l’avidité et l’envie… Il y a bien quelque chose de pourri dans cette Inde provinciale.

Et ce n’est pas l’autre personnage principal du film qui va contrebalancer ce constat. Ce jeune homme, studieux, travailleur, timide, qui tombe amoureux d’une jeune fille éprise de poésie, c’est Roméo et Juliette, le prolo et l’aristo, une fable cent fois racontée. Malheureusement, comme dans la pièce de Shakespeare, l’histoire d’amour va mal finir. Si les deux parcours s’alternent de manière un peu trop systémique, et s’il est évident que la production cherche à plaire à un public étranger, il n’empêche que Masaan réussit à dépeindre le portrait d’une jeunesse frustrée, bouillonnant intérieurement face à des adultes qui refusent que les codes changent. A travers son meilleur ami et son frère, on devine la résignation et la rage que Deepak ressent. A travers son père, on voit bien que Devi est partagée entre culpabilité et dilemme. Le père de Devi est le seul autre personnage réellement approfondit dans le scénario : il symbolise à la fois le savoir et le passé. « Tout le monde n’est pas progressiste ». Il est tout aussi paumé que les autres. Et il lui faudra commettre lui-même une erreur, qui aurait pu être fatale, pour s’amender et laisser sa fille s’envoler de la cage dans laquelle il l’avait enfermée. C’est de loin la partie du film la plus touchante, grâce à cette relation étrange qu’il tisse avec un orphelin qui lui sert d’assistant.

Et au milieu coule une rivière

Masaan met ainsi au bûcher les idées rétrogrades d’une Inde qui brûle ses enfants au nom de traditions et de règles contraignantes. Si l’introduction est brutale, le reste du film se teinte d’amertume et de suavité. La musique de Bruno Coulais et les scènes flottantes sur le Gange contribuent à une forme d’apaisement. Car c’est bien loin de la ville, sur ce fleuve mythique que la déconnexion est possible. Les deux jeunes gens, plutôt mutiques, y trouvent une forme de sérénité et, le spectateur peut s’émerveiller de ces plans au fil de l’eau. Cela nous amène sans difficulté à verser quelques larmes dans ce Gange, quand les deux jeunes gens se croiseront enfin, nous laissant interpréter nous-même l’issue de cette rencontre. Mais ce qui est certain, malgré les langueurs du film, malgré la simplicité du mélodrame, c’est que Neeraj Ghaywan réussit très bien à nous faire ressentir ce sentiment de paix, ce deuil révolu, ce voyage vers l’inconnu qui habitent Deepak et Devi, assis sur la barque, près de la ville symbolique d’Allahabad, surnommée « Oxford de l’Est » et lieu de pèlerinage hindou.

vincy



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