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Premières impressions sur le film

 

Les mille et une nuits - L'inquiet (As mil e uma noites)

Quinzaine des réalisateurs - Compétition
/ sortie le 24.06.2015


A CORPS ET A CRISE





"Le monde tourne autour de nos pénis, c’est trop cool !"

Raconter le Portugal aux prises avec la crise économique à travers des récits personnels et intimes plutôt qu’avec des chiffres et des données économiques abstraites : le défi cinématographique que s’est fixé Miguel Gomes en se lançant dans Les mille et une nuits est à la hauteur de son défi humain, politique et social. D’autant que le réalisateur cherchait en parallèle la poésie, l’humour et parfois même le fantastique pour accommoder une intrigue (on devrait dire : des intrigues) qui, racontée au premier degré, serait tout simplement trop violente et douloureuse. Il faut un certain talent pour mettre intelligemment et dignement en images la misère, la tristesse et l’absurdité de l’existence. De la part de Gomes, on peut presque parler d’idée de génie : transposer la réalité sociale portugaise actuelle dans un film "feuilletonnant" inspiré de la structure des Mille et une nuits, et se transformant de fait en trois films à la fois indépendants et cohérents.

Miguel Gomes s’inspire donc du mythe de Shéhérazade pour tenir le spectateur en haleine tout en réalisant un panorama relativement implacable des conséquences de la crise financière. Le premier volet, L'inquiet, lance le projet avec beaucoup de panache. Pendant vingt-cinq minutes, le film raconte en parallèle la fermeture du chantier naval et la lutte contre des guêpes tueuses d'abeilles dans la ville de Viana de Castello. À l'image comme dans la bande-son, les deux se mêlent. Un ouvrier licencié témoigne tandis qu'à l'écran un nid de guêpe brûle. Le récit du tueur de guêpes et les souvenirs des ouvriers au chômage alternent. En parallèle, Miguel Gomes se met lui-même en scène en réalisateur bourré d'angoisses qui fuit son équipe de tournage, terrifié par l’ampleur de la tâche qu’il s’est fixé. Ce qui l'amène à leur raconter des histoires pour garder la vie sauve.

Passée cette première partie qui hésite entre documentaire et auto fiction barrée, le film laisse alors la place aux histoires inspirées de faits réels survenus au Portugal en 2013. Trois récits principaux se succèdent, donnant un bon aperçu du ton général du film, qui s'avère caustique, engagé et cruel. Gomes se moque des dirigeants politiques, de la Banque centrale européenne, de la troïka. Il dénonce ceux qui veulent faire taire les contestataires ou empêcher l'éveil des consciences. Il raconte crûment la lente descente aux enfers de ceux qui se retrouvent au chômage. Avec un ton satirique, fantastique et même grotesque, il tire sur les profiteurs qui saignent le Portugal aux quatre veines et brosse un portrait terrible de la situation portugaise, donnant une voix et un visage aux victimes et laissés pour compte de la crise.

Epousant parfaitement la forme du feuilleton, Miguel Gomes s’amuse à imbriquer les intrigues, à ajouter des incises, à créer des digressions. Il multiplie les personnages et les niveaux de lecture, prend un plaisir manifeste à des reconstitutions approximatives mêlant un Orient fantasmé à un présent curieusement atemporel, n’hésite pas à parfois forcer le trait pour mieux faire ressortir l’injustice ou l’absurdité. C'est réjouissant, foisonnant d'idées d'écriture et de mise en scène, baroque et totalement libre. Tout simplement brillant, et malin.

Car une fois le premier volet terminé, on est comme le roi du conte : suspendu aux lèvres du narrateur. Malheureusement, pour respecter le désir du cinéaste, il faudra attendre plus d’un mois pour découvrir la suite qui sort en salles le 29 juillet. Une attente qui devrait décupler le désir, et permettre à Gomes de ménager ses effets : sur la durée, le spectateur oubliera ses outrances et ses facilités de scénario pour ne retenir que le plaisir, pur, d’un cinéma qui ose tout, et notamment se réinventer presque à chaque séquence.

MpM



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