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Youth (La giovinezza)

Sélection officielle - Compétition
Italie


CURE DE JOUVENCE





"Tu es une ingrate et une idiote, et c'est pour ça que tu as réussi !"

Comme c'est souvent le cas dans le cinéma de Paolo Sorrentino, Youth est un film qui foisonne de points de vue, de bons mots, de plans à couper le souffle, de personnages singuliers, d'humour et de mélancolie chic. Il y a tant à prendre que l'on peut être déconcerté par l'absence d'intrigue particulière et la sensation que chaque réplique est un aphorisme sur le sens de l'existence. Il faut pénétrer sans a priori dans le quasi huis clos orchestré par le cinéaste dans un hôtel de remise en forme de luxe où se côtoient célébrités en tous genres et de tous âges. Il faut accepter de planer entre les différents personnages et les sous-intrigues parallèles qui donnent l'impression de petites "pastilles" sur la vie en général et notre civilisation en particulier.

La mise en scène, moins esthétisante qu'autrefois, est un élément à part entière de la narration avec laquelle elle n'est jamais redondante. La séquence d'ouverture du film (une chanteuse sur une plate-forme tournante) nous annonce que l'on s'apprête à monter dans un manège en marche. Quelques plans très brefs sur les pensionnaires situent le lieu dans son contexte pendant qu'en off, on découvre la personnalité de l'un des protagonistes à travers sa conversation avec un visiteur de passage. Un rêve révèle en trente secondes ses principales préoccupations. C'est précis, élégant, et férocement drôle, car Paolo Sorrentino n'épargne personne. Il porte même un regard vitriolé sur ce petit cercle d'artistes et autres célébrités dont la plupart sont à la fin de leur vie. A travers eux, il fustige une société d'apparences et de perpétuels désirs inassouvis, se moque de la mesquinerie et du temps qui passe, croque des hommes de 80 ans en quête de la jeunesse éternelle... On a l'impression d'être dans une colonie de vacances avec de vieux messieurs indignes qui se racontent l'état de leur prostate comme, autrefois, leurs aventures sexuelles.

Sorrentino n'en finit plus d'être captivé par cette machine complexe, paradoxale et bourrée de contradictions que l'on appelle être humain. Il lui redonne le droit à la légèreté, aux désirs et aux émotions, à défaut d'un corps souple et de souvenirs intacts. Il dédramatise aussi la vieillesse qui devient une source de plaisanteries. Les dialogues, brillants et ciselés, sont de petits bijoux satiriques qui ne sont jamais aussi jouissifs que lorsqu'ils tirent à boulets rouges sur le monde du cinéma : ah, ces vieux réalisateurs qui ne font plus que des mauvais films, ou ces actrices qui préfèrent tourner dans une série télévisée pour payer leurs dettes ! Mais puisqu'ils ne sont jamais dupes d'eux-même, les personnages n'en demeurent pas moins attachants. Ce qui n'aurait probablement pas été possible sans le talent incommensurable de Michael Caine (exceptionnel de dignité et d'ironie, et digne successeur du merveilleux Tony Servillo dans la filmographie de Sorrentino) et d'Harvey Keitel (parfait en cinéaste débordant d'enthousiasme, plus lucide sur lui-même qu'il n'y paraît).

Dans cette explosion d'idées, de thématiques et de personnages, Sorrentino n'a pas réussi à garder toutes les séquences au même niveau. Au fur et à mesure de la progression des situations, le film nous apparaît un peu vain, hésitant entre la lévitation et la chute brutale. Formellement, c'est même parfois un peu répétitif. La fin, surtout, manque de consistance et d'intensité. Comme si le réalisateur avait eu besoin de terminer sur une note moins désenchantée et qu'il ne puisse y parvenir qu'en passant par quelque chose de relativement convenu. On se retrouve alors face à un paradoxe : intellectuellement, Youth est captivant. Mais sur un plan plus sensible, il n'est pas l'envoûtant bain de jouvence que l'on attendait.

MpM



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