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Sicario

Sélection officielle - Compétition
USA / sortie le 07.10.2015


FRONTIÈRES





«- Quel est l’objectif ?
- Réagir de manière démesurée.
»

Sicario scotche le spectateur dès la première scène. Il place le niveau de tension à un assez haut niveau, avec ce qu'il faut d'horreur et d'explosion. C'est Apocalypse Now chez les narcotrafiquants: un film de guerre brutal et sans pitié, sec et sinueux, cynique et désillusionné. Le scénario suit la trace d'un Zero Dark Thirty, avec pour objectif la tête d'une des pieuvres d'un cartel mexicain plutôt que celle d’un terroriste traqué. Mais l’affaire est la même. Car il s'agit bien d'une guerre où la CIA a repoussé les limites de la légalité de ses interventions et a besoin du FBI pour valider légalement ses procédures extraterritoriales douteuses. Pour cela, comme les trafiquants utilisent une mule pour transporter la drogue, la CIA enrôlent une excellente chef d'équipe du FBI qui ne servira à rien d'autre que de signer un papier validant l’opération. Idéaliste et vertueuse, Kate (Emily Blunt, complètement investie dans son rôle) va devenir une observatrice des faits et actes de ces troupes spéciales qui opèrent un trouble jeu. Ce qui explique aussi pourquoi l’action est souvent hors-champ. On regarde les atrocités commises plutôt que de nous immerger dans un cauchemar.

Denis Villeneuve a abandonné le thriller psychologique de ses deux derniers films pour revenir à un style plus visuel et une dramatisation résolument efficace. Malgré quelques pointes d'humour, le film affirme son sérieux et rejette toute séquence sentimentale ou émotive. C'est aride, comme ce désert qui se moque du mur construit entre les Etats-Unis et le Mexique. Parmi les rares respirations offertes par Villeneuve, il y a justement cette géographie des lieux, des vues aériennes captivantes le plus souvent, qui situent la zone de conflits, cette ligne de front immense, entre le Nord, une forteresse, et le Sud, qui l’assiège.

En cela, Sicario est esthétiquement plus proche d'Incendies par ses plans larges, son agressivité qui conduit l’héroïne à devenir la victime et sa violence belliqueuse inhérente. Cependant sa construction est bien plus classique qu’Incendies. La chronologie est linéaire et se déroule sur quelques jours et nuits. De plus, le scénario tourne autour de trois couples, alternant les points de vue et formant une dialectique qui compose une vue d'ensemble: Kate et son partenaire Reg (Daniel Kaluuya), Alejandro (Benicio del Toro, subtilement inquiétant) et Kate, Alejandro et Matt (Josh Brolin, nickel chrome, même en tongs). Chaque duo est une voix singulière, une argumentation qui confrontent trois visions sur la manière de faire cette guerre.

Car rien n’est simple. Qui envahit qui, finalement ? Des immigrés clandestins ou des voitures chargées de rogue qui traversent la frontière illégalement vers le nord ? Ou des forces spéciales américaines et un « consultant » lui aussi très spécial qui la passent dans l’autre sens pour importer un membre du Cartel ou aller tuer un salaud de citoyen mexicain ? La police mexicaine elle-même joue sur une ambivalence : il y a ceux qui sont complices des narcotrafiquants et ceux qui aident la CIA plutôt que de faire eux-mêmes le job.

La fin justifie-telle d’utiliser n’importe quels moyens, y compris en violant la Loi ? Villeneuve ne souhaite pas répondre à la question que pose son film. Il laisse la porte ouverte à notre interprétation. Ce n’est pas manichéen à coup sûr mais cela n’empêche pas la critique ou le débat. D’autant qu’on comprend assez bien ce qui oppose le duo du FBI au duo de la CIA. Mais en concluant sur l’antagonisme entre Alejandro (CIA, avec quelques motifs peu clairs) et Kate (FBI), il laisse poindre une forme d’amertume et même de noirceur, malgré l’empathie naturelle qu’on a pour la femme.

Mais Sicario n’est pas seulement un drame visuellement réussi (la séquence nocturne est digne d’un jeu vidéo) s’interrogeant sur les méthodes américaines pour intervenir chez son voisin. C’est avant tout un film tendu, avec sa part de suspens, des morceaux de bravoure et une violence presque clinique. Ce n’est pas tant l’objectif à atteindre qui comptait, mais bien les moyens d’y parvenir. Villeneuve qui déteste les happy ends a préféré lui aussi s’intéresser aux personnes qui protègent l’Amérique et la Colombie, en remettant de l’ordre dans le trafic de dope plutôt que de s’appesantir sur le salaud de l’affaire. Mais une chose est certaine : l’Amérique veut le retour à l’ordre et cause un gros désordre. Le chant de la victoire n’est pas pour demain.

vincy



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