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Actualités sur Arnaud Desplechin

 

Trois souvenirs de ma jeunesse

Quinzaine des réalisateurs - Compétition
France / sortie le 20.05.2015


COMMENT JE ME SUIS SOUVENU…





" Ca me fait un choc physique chaque fois que je te vois "

Près de vingt ans après Comment je me suis disputé..., Arnaud Desplechin renoue avec le personnage central du film, Paul Dedalus, sur lequel il porte un nouvel éclairage. Ou plutôt, trois éclairages qui révèlent, selon l'angle de vue, des facettes contrastées, nouvelles ou familières. Tel un diamant, tantôt il accroche la lumière, tantôt il l'absorbe, tantôt il la renvoie en mille éclats éblouissants. Changeant et ambivalent, ainsi est le héros de Trois souvenirs de ma jeunesse. Ne cédant ni aux sirènes de la suite, ni même à celles du "prequel", le cinéaste livre à la fois le passé et l'avenir du jeune Dedalus tel qu'on le découvrait en 1996, comme s'il dézoomait soudain d'une période donnée pour offrir une vision d'ensemble de son existence.

Et que nous offre-t-il en vérité ? Trois chapitres, cinq si l'on compte le prologue et l'épilogue du film, durant lesquels se dévoilent la personnalité, les failles et les secrets du personnage. Une introspection moins minutieuse (les ellipses incessantes conservent à Dedalus sa part de mystère) que fluctuante, portée par le mécanisme étrange et capricieux de la mémoire. La première partie, surtout, est une succession de scènes si courtes qu'elles font l'effet de bribes de souvenirs à peine reliés entre eux. On y découvre un moment de l'enfance de Paul, tout en creux et en pointillés, qui s’il n’a pas vocation à "expliquer" sa personnalité, le présente clairement sous un jour particulier et un peu abrupt. Dans le deuxième fragment, c'est un épisode précis de l'adolescence du jeune homme qui prend vie à l'écran. Il brosse également à sa manière un nouveau portrait de Dedalus : gauche, un peu suiveur, sans grand panache. Dans la troisième partie, on se rapproche du personnage connu : beau parleur, brillant, à la répartie facile. Avec, en prémisse, ses atermoiements amoureux face à la troublante Esther et la genèse émouvante du couple qu'ils formeront dix ans plus tard dans Comment je me suis disputé.

Alors, au fond, qui est vraiment Dedalus ? Tandis que les blockbusters américains déclinent à l'envi les mêmes héros pour en vanter jusqu'à l'écœurement les mérites, Desplechin fait exactement le contraire, brossant à chaque plan ou presque un portrait différent du précédent, comme pour restituer dans ses moindres nuances la personnalité multiple de son personnage. Paul Dedalus ne se définit ainsi pas plus (mais pas moins non plus) par son abnégation adolescente face aux refuzniks russes que par sa fougue amoureuse envers Esther : il est la somme de tous ces aspects. Tour à tour l'un et l'autre, et tous en même temps.

Ce qui pousse Paul, et donc Arnaud Desplechin, à se pencher ainsi sur son passé, c'est moins la nostalgie que la tendresse. Une tendresse infinie à l'égard des périodes révolues : "Je regarde la fin de mon enfance" déclare le personnage avec tristesse au moment de la chute du mur de Berlin. Mais aussi une tendresse pour celui que l'on fut, avec ses défauts et ses failles. Dans la 3e partie du film, ce sont par exemple les détails sur la précarité financière de Paul qui le rendent attachant. De cette vie solitaire et pauvre, il tire comme une aura qui vient adoucir ses traits les moins flatteurs. Il y a aussi sa prétendue insensibilité face aux coups, leitmotiv qui se fait écho d’un chapitre à l’autre, telle une prise de distance rétrospective.

Le discours de Kovalki, rapporté par Esther, annonce lui l’inéluctabilité du temps qui passe et des liens qui se dénouent. L’amitié s’estompe en même temps que les souvenirs : un meilleur ami que l’on perd définitivement de vue, un autre avec lequel on se brouille, un amour qui prend l’eau… Plus que la fulgurance des dialogues, la justesse des choix de mise en scène, la fraîcheur des personnages, c’est ce regard-là qui constitue Trois souvenirs de ma jeunesse pour en faire une œuvre non seulement romanesque et savoureuse, mais aussi une réflexion sur l’écoulement du temps et le fil ténu de l’existence. Il y a une forme de bravade à conclure le film par une formule qui semble engloutir les vingt années passées en une seconde : "amour intact"/"chagrin intact" /"fureur intacte". Ce Paul Dedalus qui "se souvient" de sa jeunesse a beau être un autre, il est aussi toujours le même. Paradoxe de la mémoire et de la fluctuation des sentiments finement rendu à l’écran par le visage décomposé de cet homme adulte qui souffre à la place de l’adolescent qu’il fut.

MpM



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