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Winter Sleep (Sommeil d'hiver)

Sélection officielle - Compétition



SONATE D'HIVER





"Vous auriez pu nous parler. La communication, ça existe.

Depuis plus de dix ans, Nuri Bilge Ceylan divise la planète cinématographique avec son style reconnaissable entre tous qui mêle de très grandes qualités de mise en scène à des intrigues arides et épurées, parfois mutiques, qui parlent à leur manière de notre époque et de l'éternel mystère de la nature humaine. Une fois encore, en prenant le temps d'installer l'intrigue de Sommeil d'hiver dans la durée (plus de 3h), il a tout loisir d'explorer la complexité des rapports humains, sous un jour à la fois social et sociologique.

Aydin, son personnage principal, est pour ainsi dire un spécialiste de la communication. Ancien comédien, écrivain, éditorialiste, il passe ses journées à écrire et à bavarder avec les clients de son hôtel, sa sœur ou sa femme. Les conversations se muent même parfois en joutes verbales philosophiques sur les moyens de contrecarrer le mal, l'exemplarité de la religion ou le sens esthétique des choses. Quel que soit le sujet, Ayden a un avis sur tout, qu'il ne manque jamais de donner, même quand on ne lui demande pas. Pour ponctuer ces avis éclairés, ses mots préférés sont "conscience" et "morale", qu'il ressort doctement à chaque occasion, finissant par complètement les vider de leur sens.

Nuri Bilge Ceylan dresse ainsi le portrait acerbe d'un érudit coupé des réalités du monde, représentant d'une classe sur le déclin, qui se dissimule derrière ses grands mots et ses beaux principes dès lors qu'il s'agit d'agir. Les différents personnages qu'il côtoie et les intrigues secondaires du récit permettent toutefois d'apporter des éclairages différents sur lui, et de le faire apparaître dans ses aspects ridicules ou injustes comme nobles et démunis. Loin d'être à charge, le film s'acharne à faire ressortir toute la complexité du personnage, et laisse le spectateur trancher.

Il en est d'ailleurs ainsi de tous les protagonistes, qui ont à la fois leurs parts d'ombre et de lumière. Les sujets d'étude ne manquent donc pas à Nuri Bilge Ceylan qui multiplie à l'envi les propos : culpabilité d'être riche, désir d'agir contre le mal, indifférence à la souffrance d'autrui... Parmi eux, la notion de conflit de classes, symbolisé par le différend entre Aydin et ses locataires pauvres, est probablement le plus intéressant. Chaque confrontation entre Ayden et l'un des locataires révèle le mépris inconscient du propriétaire pour tous ceux qui ne sont pas de son monde. Plus il essaye de nier le fossé qui les sépare, plus il le creuse par maladresse et nonchalence, contraignant l'autre à se laisser humilier tout en prétendant qu'il n'en est rien. Il y a une grande violence dans ces scènes dont toute conciliation semble exclue. Les rôles finissent d'ailleurs par s'inverser lorsque dans une des très belles séquences finales, c'est la propre femme d'Ayden qui s'humilie devant l'un des locataires, et reçoit en échange une leçon d'orgueil et de dignité qui laisse transi. Cette défense que Nuri Bilge Ceylan prend des plus modestes (qui, pour être pauvres, n'en sont pas moins des hommes auxquels on doit le respect) est sublimée par la beauté formelle qui lui sert d'écrin : de vastes plans aérés, un éclairage chaud et diffus, des clair-obscur saississants... Si l'esthétique du film est de bout en bout sublime, la beauté des images de cette séquence en est l'indiscutable apogée, qui n'est pas sans rappeler les plus belles toiles de Georges de la Tour.

L'observation aigue que fait Ceylan des rapports humains (entre Ayden et son locataire, mais aussi avec sa femme) véhicule ainsi une amertume et un désenchantement ténus. Les êtres peinent à combler la distance qui les séparent et s'abîment à la place dans des déceptions sans fin. Même l'amour ne permet pas d'atteindre la communion d'esprit à laquelle chacun aspire. Il ne reste alors plus qu'à libérer l'être aimé de ses promesses, pour se libérer soi-même de son aveuglement sur le monde (d'où le symbole du cheval sauvage), et entrer de son plein gré dans l'hiver de la vie.

MpM



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