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Les nouveaux sauvages (Relatos Salvajes - Wild Tales)

Sélection officielle - Compétition
Argentine


PULP FICTIONS





«- Tout le monde veut faire payer ces tocards, mais personne ne se bouge le petit doigt.»

Le film à sketches n’est jamais un exercice évident : il faut trouver une cohérence entre les différentes histoires, maintenir l’intérêt sur chacune d’entre elles. La comédie italienne est parvenue à en faire des films aujourd’hui cultes. Mais Relatos Salvajes se rapproche davantage, par sa thématique, au film de Jia Zhang-ke, A Touch of Sin, qui en quelques histoires distinctes démontrait la violence et les inégalités d’une Chine mutante.

Daman Szifron, avec un style beaucoup moins tragique, ne raconte pas autre chose : notre société est malade et contamine les individus. Pétage de plomb en série. Un carnage jouissif. On jubile parce que le cinéaste a le sens des dialogues, sait faire rebondir ses courtes histoires au point qu’elles en deviennent imprévisibles. Surtout ce mélange d’humour (souvent noir mais parfois burlesque aussi) et de trash provoquent des rires et des tensions comme un Very Bad Trip incorrect et immoral, sans issue de secours. Pas de place pour le Happy ending. L’Homme est un animal pour l’Homme. Il y a un sauvage qui sommeille en nous : on est prêt à tout dès lors que le passé ressurgit, avec ses humiliations, ou que le présent nous asphyxie, avec ses injustices, ses mensonges et ses délits.

« Pauvres laquais de ce système corrompu ».

En quelques portraits, Szifron démontre toute la barbarie de l’Homme, généralement stressé, mais aussi toute l’absurdité de notre civilisation. Cette incivilité qui nous pourrit l’existence, cette envie pulsionnelle de nettoyer l’humanité de ses parasites, ce désir profond de pouvoir vivre normalement malgré les tracas du quotidien. Sans omettre la lutte des classes et le mépris pour les petites gens, thème omniprésent (et poussé à l’extrême) dans son film. Cela peut entraîner un crash d’avion, des séjours en prison (après tout on y est nourrie, logée, blanchie et on peut s’y faire des amis), un « crime passionnel » entre un connard et un psychopathe, un attentat en plein centre-ville, une vengeance mal ciblée, ou un mariage inoubliable. Mais ici la mariée est en sang. Un Cendrillon version LSD en conclusion, ça en dit long sur le rapport même intime, de nos congénères.
Hommes et femmes au bord de la crise de nerfs : pas besoin de gazpacho mixé aux somnifères, la mort au rat dans les frites suffira. Les personnages sont truculents tels des affreux pas si bêtes et souvent méchants.

« Dommage toute cette insécurité dans ce pays ».

Damian Szifron puise dans de multiples références, du cinéma de genre (on pense à Duel de Spielberg pour la troisième histoire, par exemple) à la comédie américaine (y compris le cartoon), du suspens au drame télévisuel (où il a brillé en Argentine). Avec ses histoires où le hasard n’existe pas et où les coïncidences sont étonnantes, il provoque (dans tous les sens du terme) des réactions en chaîne – la théorie du battement de l’aile du papillon se décline ici en autant de délires. C’est cynique, hilarant, outrancier, crapuleux, noir et parfois acide. Avec un sens du découpage – le diable est dans les détails - qui permet à la mise en scène d’être redoutablement efficace, il met en image cette phrase d’une chanson de Souchon : « on nous prend pour des cons dès qu’on est nés ». Mais tout se paye (même la culpabilité d’un innocent s’achète).

Pas de doute : Relatos Salvajes a tout du film culte. Encore faut-il l’assumer. Le réalisateur n’a aucun doute sur son œuvre. Dès son générique, il associe un nom – acteurs, techniciens – à un animal de la jungle. Notre jungle. En bon renard (c’est son totem), le rusé Szifron nous invite à deviner quelle bête nous pourrions être. Et si nous serions capables de survivre dans cette société hostile.

vincy



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