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Rencontre avec Katell Quillévéré

 

Suzanne

Semaine critique - Séances spéciales
France / sortie le 18.12.2013


LA VIE ET RIEN D'AUTRE





"Tu ne penses pas qu’à un moment, ce serait bien que tu arrêtes de rêver deux minutes ?"

Suzanne semble filmé en un seul mouvement, un seul et unique souffle qui court sur une période de vingt ans. Autant dire que pour son 2e long métrage, Katell Quillévéré élève l'ellipse au rang d'art, faisant des vides de son récit les moments les plus saillants de l'intrigue. Pari risqué et un peu fou qui prend le risque de frustrer le spectateur autant que de le perdre, mais surtout pari réussi qui livre l'un des plus beaux portraits de femme jamais vus au cinéma.

L’héroïne, ici, s’appelle Suzanne (hommage discret à la chanson culte de Leonard Cohen), et est interprétée avec candeur et détermination par la lumineuse Sara Forestier. Sa vie défile sous nos yeux, dévoilée par bribes dans des séquences assez courtes, souvent non reliées entre elles, et dénuées de toute indication temporelle. Lorsque le noir se fait à la fin d’une séquence, on ne sait jamais dans quelle situation on retrouvera Suzanne, ni combien de temps plus tard. Les grands moments de sa vie se déroulent ainsi hors champ, et le film ne semble mettre l’accent que sur des détails, des passages anecdotiques, apparemment choisis au hasard, et qui en réalité dessinent avec précision le portrait de la jeune femme.

Suzanne est une femme d’action, tout sauf passive, qui n’attend pas le spectateur pour prendre ses décisions. Jamais victime, ni des autres ni d’elle-même, elle choisit de suivre le chemin qui s’offre à elle, quelles qu’en soient les conséquences. Ce que Katell Quillévéré interroge, à travers ce personnage, c’est comment un individu prend parfois des chemins de traverse inattendus, opposant, non sans malice, le hasard de la vie au déterminisme social, culturel ou psychologique. La vie de Suzanne devient ainsi le reflet universel de ces existences qui basculent (ici, dans la criminalité) par le simple hasard d’une rencontre.

Avec une extrême rigueur, la réalisatrice garde le cap tout au long du film et s’interdit toute facilité. Le récit demeure sans cesse en rupture, fonctionnant par la juxtaposition tout en fluidité de moments de vie tour à tour émouvants, amusant ou dramatiques. Telle une dentellière, Katell Quillévéré brode finement le fil de l’émotion, qui va et vient imperceptiblement, mais submergeant à plusieurs reprises le spectateur bouleversé à la fois par ce que raconte le film, et par la retenue dont il fait preuve. C’est en effet des creux du récit que naît l’émotion la plus violente.

Et puis il y a des fulgurances qui bousculent tout sur leur passage, passant parfois par un simple regard, ou un visage qui se durcit. Un seul exemple : après avoir été absente durant plusieurs années, Suzanne retrouve son fils, placé en famille d’accueil. Les retrouvailles sont sobres et presque entièrement hors champ. Au moment où Suzanne s’en va, le jeune homme se retourne vers l’autre femme et l’appelle "maman". Là, quelque chose se brise en Suzanne, que seule sa posture trahit. Devant son fils, elle ne montre rien, mais s’effondre lorsqu’elle est à l’abri des regards. Réussir une telle scène, qui mélange tous les risques possibles de mélodrame et de surjeu, c’est comme accomplir avec succès le rituel d’entrée dans la compagnie des grands cinéastes de la nature humaine.

Incontestablement, Katell Quillévéré mérite cette intronisation, elle qui a la capacité de capter avec sa caméra le flot de la vie et ses accélérations, ses ralentis, ses trous noirs et ses épiphanies. Son cinéma singulier et sensible se réapproprie la matière intangible de l’essence humaine, et la retranscrit intacte à l’écran, avec la fragilité et la simplicité du réel.

MpM



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