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Les rencontres d'après minuit

Semaine critique - Séances spéciales
France / sortie le 13.11.2013


SONGES D'UNE NUIT FÊTÉE





"C’est d’ailleurs la seule chose qu’on peut nous reprocher ce soir : l’élégance."

Le prologue, onirique et inquiétant, distille une atmosphère d’étrangeté qui ne se dissipera jamais vraiment pendant le reste du film. Immédiatement plane l’ombre de la mort, une mort terrifiante et glacée, qui torture ceux qui la rejoignent et n’offre aucun espoir de paix intérieure. C’est sur ces premiers jalons (rêve prémonitoire, désir de disparaître, décor désolé et personnages ambigus) que se construit le récit troublant d’une soirée où tout se noue. L’espace de quelques heures, des êtres se croisent, se reconnaissent et se quittent, non sans avoir tissé entre eux des liens inextricables. Yann Gonzalez, tel un 8e personnage dissimulé au milieu des autres, observe comment ces individus disparates deviennent, en quelques heures, une famille de cœur capable de partager pleinement toutes les expériences et de résister à toutes les tempêtes. Il ausculte leurs visages en gros plans et les fait exister dans le champ même lorsqu’ils ne sont plus au centre des regards, comme pour ne jamais cesser de les réunir à l’écran.

Curieux comme ce qui s’annonçait comme un film libertin, cru et décomplexé, se mue en un film de l’oralité où la parole, plus que les gestes ou les actes, rapproche les corps et les souffles. On se pensait dans une orgie soft, on se retrouve dans une logorrhée pleine de circonvolutions qui ne cessent d’extraire le récit du huis clos où il est enfermé. Des flash-back, des souvenirs, des rêves, comme autant de bouffées d’oxygènes, viennent ponctuer cette partie fine qui ne cesse d’hésiter. Cet aspect théâtral, mêlé au fantastique qui plane sur les personnages, jusqu’à s’inviter franchement parmi eux, empêche le propos d’être banal, ou sordide.

Bien sûr, en contrepartie, le réalisateur prend le risque du ridicule, qui est indéniable. La préciosité de certains dialogues et l’esthétisme outré de certaines scènes ne peuvent pas plaire à tout le monde. Cet excès de style ne manque pourtant pas de classe, et même d’élégance, en parfaite adéquation avec une narration extrêmement découpée et une vraie singularité de ton. Peut-être l’ensemble est-il inconfortable, mais il retrouve en cela la vraie fonction du cinéma : interroger le spectateur dans ce qu’il a de plus intime, le déranger dans ses opinions toutes faites, le titiller dans ses certitudes, et le confronter brutalement à un monde différent de celui qu’il croyait connaître. Si le parti pris esthétique de Yann Gonzales met mal à l’aise, c’est probablement plus parce que notre curiosité s’émousse face à des films qui se ressemblent tous, qu’en raison d’une supposée faute de goût de sa part. La fulgurance audacieuse vaut toujours mieux que la tiédeur qui ne fait pas de vague, surtout quand la fulgurance est au service d’un conte post-moderne utopique et, au fond, follement romantique.

MpM



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