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Michael Kohlhaas

Sélection officielle - Compétition
France / sortie le 03.07.2013


LE DESERT DES BARBARES





«- Le pillage, le vol, c’est les Seigneurs, pas moi. »

A priori, tout est là pour nous rebuter : un film d’époque, une star étrangère qui parle en français, une musique d'inspiration médiévale … Pourtant, Michael Kohlhaas est une belle œuvre et un grand film. Arnaud Des Pallières nous immerge très vite dans un univers aussi sauvage qu’hostile, âpre et romanesque, fougueux et tragique. Le découpage est sec, sans fioritures ni superflu ; l’image stimule les sens et nous immerge dans ces paysages sublimes, déserts minéraux et brumeux où le vent se lève et enivre ; certains plans scotchent par leur beauté sans artifice ; le sujet nous passionne vite, lointain écho aux révoltes et injustices actuelles.

La mise en scène exacerbe ainsi le parcours étrange d’un commerçant prospère qui va soulever une armée de paysans contre un baron cupide et orgueilleux, et par ricochet contre la royauté. Des Pallières en explore chaque détail avec une sobriété étonnante. Point de dialectique mais des doutes. Les certitudes n’existent pas. Même la violence et les actes les plus barbares ne sont que suggérés. A l’écart du plan, en plongée lointaine … le sang coule peu à l’écran. Le cinéaste préfère que le spectateur l’imagine.

Michael Kohlhaas en tire une force solide, constante durant toute sa durée. Mélangeant naturalisme et humanisme, le film en devient universel, tout en étant dramatiquement intime. Koolhaas c’est un bon commerçant (et patron) qui se fait arnaquer, un époux parfait qui devient veuf, un père qui oublie sa responsabilité au nom de sa mission, un fidèle protestant qui s’attire les foudres de son guide spirituel. Tel un seigneur, Mads Mikkelsen l’incarne avec majesté, passant de l’autorité à l’humilité avec une grâce peu commune. Sa beauté magnétique permet également d’habiter ce destin sans effets de surjeu.

Il est en harmonie complète avec ce film. Quand la tension règne, il a cette retenue sidérante qui nous maintient à distance ; il transmet tout aussi bien sa souffrance, son calvaire que sa douceur et son idéalisme. La colère est sourde, l’atmosphère plombée. Tour à tour, les nuages menacent et son regard nous transperce. Le plus étrange est qu’on ne voit rien des carnages, des décisions qui sont prises au loin ou même du contexte historique. Des Pallières sort le combat personnel de son héros d’une quelconque vérité historique pour le rendre davantage atemporel. Tout est rude, rien n’est prude. Il y a, même dans les dialogues, une franchise qui ne permet aucun mensonge, aucun complot, aucun jeu factice, et par conséquent, aucun rebondissement inutile. La fatalité est tracée dès le prologue, magistral, qui pose toutes les bases de la mise en scène.

De même, Des Pallières ne s’intéresse pas qu’à son personnage principal. Les femmes ont une grande importance : l’épouse sacrifiée, la fille qui perd son innocence, la princesse séduite. La première lui donne la foi, la seconde la force, la troisième essaie de réparer les fautes. Mais dans les trois cas, il devra se faire pardonner : tour à tour, il les « trahit ». Michael Kohlhaas se mue lentement en un film où rien n’est noir ni blanc, tout est affaire de justice et de pardon.
Regrettons cependant qu’au moment final, la musique essaie de nous manipuler et tue l’émotion après deux heures où la dureté suffisait à nous bouleverser. Le film, qui emprunte autant au cinéma de Pialat qu’à un Tavernier (La passion Béatrice), est une perpétuelle recherche de vérité, de l’image au récit. Une volonté déterminée d’allier l’une à l’autre. Michael Kohlhaas, malgré sa modestie apparente, est une œuvre épique et grandiose, qui s’achève logiquement sur un mix de révolte et de résignation. Pudique, Des Pallières nous épargnera de tout voyeurisme sensationnel et de tout mélodrame facile. Il coupe pile au bon moment et nous laisse seul avec son film pour un long moment.

vincy



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