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Le passé

Sélection officielle - Compétition
France / sortie le 17.05.2013


IMPOSSIBLES SÉPARATIONS





«- Tu sais pourquoi elle va épouser ce putain d’enfoiré ? Parce qu’il te ressemble ! »

Après le triomphe mondial, et mérité, d’Une séparation, la pression était grande sur les épaules d’Asghar Farhadi. Le réalisateur prenait, en plus, le risque de tourner à l’étranger, dans une autre langue que la sienne. Le passé pourrait souffrir de la comparaison avec le précédent film du cinéaste. Comme toute œuvre, on peut y trouver des traits communs – un divorce, le milieu bourgeois, un réalisme précis, des secrets lourds à porter, impossibles à exprimer, une histoire rebondissant au gré des révélations … Et quelques différences : moins mélodramatique dans le ton, et par conséquent moins bouleversant, moins puissant même, qu'Une séparation, Le passé aborde les thématiques chères à son auteur à travers un prisme plus philosophique que tragique.

Peut-on oublier ce qui nous a construit ? Peut-on rompre complètement avec ceux qu’on a aimés ?

Le passé est une histoire où se croisent trois couples. Une femme et celui avec qui elle veut divorcer après quatre ans de séparation, la même femme avec son nouveau compagnon, le compagnon et son épouse, dans le coma. Dans tous les cas, la communication est difficile, avec ses silences et ses cris. Dès la première séquence, Ahmad ne voit pas Marie (Bérénice Bejo, transfigurée, trouvant ici son plus grand rôle). Ensuite, ils se parlent mais ne peuvent s’entendre, une vitre obstruant le son. Tout est dit : le couple est défait. A l’inverse, l’ultime séquence propose une simple communication sensorielle, qui en dit davantage que tous les mots, entre Samir (Tahar Rahim, jamais aussi bon que lorsqu’il perd pied) et Céline.

Le film aborde le calvaire des individus subissant la souffrance des décompositions et recompositions familiales. Ils sont réunis dans une maison en chantier, à l’image de leurs vies. Dans Une Séparation, l’appartement servait de métaphore. Ici, on ne sent jamais un grand amour passionnel, avec ses élans du cœur fougueux. Farhadi préfère manier l’affection qui les attache (toute explication est vaine et source de mauvaise interprétation) ou la tension qui les affronte (toute interrogation est douloureuse et remet en cause les certitudes). C’est dans ce climat « alternatif » que le cinéaste trouve le ton le plus juste, et aussi le plus personnel. D’autant qu’il ne se contente pas du monde adulte pour étayer sa théorie. Les enfants sont partie prenante de ces tourments. L’aînée, Lucie (Pauline Berlet, qui a tout d’une Cotillard à ses débuts), qu’on pourrait croire lucide, est même le nœud gordien de cette tragédie familiale. De même Fouad (Elyed Aguis, fabuleux bout de chou), le plus petit, est celui qui, par sa violence, ses bêtises et finalement son innocence, s’offre la plus belle scène en évoquant le coma de sa mère et en esquissant la seule véritable solution aux problèmes : tirer un trait sur le passé.

Il y a, constamment, de l’électricité dans l’air. Le cinéma de Farhadi y ajoute un souci du détail (notamment dans les arrière plans) pour que l’image participe pleinement à la fluidité du scénario. Celui-ci devient subtilement un thriller où l’on cherche la cause originelle de la crise familiale : le départ d’Ahmad (Ali Mosaffa, parfait dans la figure du persan assagit) ? le suicide raté de Céline ? La liaison entre Samir et Marie ? L’incident au pressing ? Les mails envoyés par Lucie ? L’enquête permet au Passé de ne pas se morfondre dans des considérations psychologiques et de dessiner, lentement, l’objectif final. De colères en malentendus, d’injustices en prises de conscience, se dessine devant nous l’enjeu du film. Des personnes coincées entre le passé et le présent, incapables de construire leur avenir, ou tout simplement d’être heureux. Pour Farhadi, le passé ne peut s’oublier. Il est en nous, vit avec nous. Il nous sert la main quand on ne s’y attend plus…

vincy



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