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Rengaine

Quinzaine des réalisateurs - Compétition
France / sortie le 14.11.2012


HYMNE À L'AMOUR





Rachid Djaïdani a mis du temps à faire son film, mais cela n'a pas été vain. Même si l'on craint au début que Rengaine soit un énième drame social, tourné avec des caméras numériques instables, façon nouvelle nouvelle vague. Il faut dire que ça a été fait avec un RSA, avec un système D loin de l'argent qui peut couleur à flots dans le cinéma français.

Et pourtant, grâce à des personnages dépeints avec justesse, des dialogues précis et percutants, un rythme bien maîtrisé, Djaïdani insuffle une bouffée d'oxygène au cinéma français. Le sentiment de liberté qui s'en dégage fait respirer un grand coup. Parce qu'il ose mettre des mots sur des tabous (religieux, sociétaux, sexuels). Mais pas seulement. Bien sûr son film cherche à "briser les chaînes" et y parvient grâce à un scénario nuancé, variant davantage les tonalités de gris qu'opposant le noir et le blanc, ou le beur et le noir. Cette quête ultime du "pardon", de l'amour au dessus de tout, n'était pourtant pas évidente tant les protagonistes sont à cran, sous tension, rejetés ou incompris.

Comme la caméra semble voler des moments de réalité, la vérité apparaît plus crue. Pourtant tout n'est que fiction. Et le jeune cinéaste s'amuse même, avec un subterfuge, à nous faire croire à l'horreur quand le personnage de Dorcy est kidnappé. De même lorsque Slimane, "le grand frère" achète une arme, la tragédie semble inévitable. Tous ces artifices cinématographiques nous plongent progressivement dans un film noir, dont la fin n'est pas écrite d'avance.

Evidemment, Rengaine est autre chose qu'un portrait des bas-fonds de Paris, entre Montmartre et les Buttes Chaumont. C'est aussi une romance impossible, un Roméo et Juliette du Paris populaire, où une jeune femme musulmane est amoureuse d'un africain chrétien. On imagine le fossé. Le racisme ordinaire entre deux communautés, deux religions. On peut être amis mais le mariage c'est différent. La place de la femme, le rôle du frère aîné, la pression d'une mère, tout contribue à empêcher le bonheur. la honte des uns, la réputation des autres, les préjugés stupides, la misogynie, l'homophobie... tout y passe et Djaïdani a l'intelligence, avec un peu de malice, de la dérision, et du courage, de tordre une à une les "valeurs" de tous, pour les faire arriver à une paix pas gagnée d'avance.

La peur de l'autre est alors conjurée par l'amour des uns et des autres. Briser les traditions est tout sauf facile et pourtant en 80 mn le cinéaste y parvient avec un naturel enchanteur et presque utopique. A la manière d'une Maïwenn, il filme caméra au poing, bricolant ses séquences sans que l'on ressente l'improvisation ou le hasard, il construit un film enragé mais courtois, politique mais romanesque, activiste mais poussé par le désir. Rengaine n'a rien d'explosif. Mais sous ses apparences fatalistes, il est beaucoup plus subversif en profondeur.

Djaïdani, au fond, est généreux. Et le spectateur ne peut qu'être redevable de ce petit cadeau bien intentionné.

vincy



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