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Thérèse Desqueyroux

Sélection officielle - Fermeture
France / projeté le 27.05.2012 / sortie le 21.11.2012


CE QUI EST PERDU





«- Y a trop d’idées dans la tête. C’est ça qui me fait peur».

Claude Miller aura livré une ultime œuvre aussi sombre, voire crépusculaire, que lumineuse. Tout est dans le nom du lieu dit : L’espérance. En dessinant le portrait d’une société conservatrice, régie par des règles s’adaptant mal à l’air du temps, il tisse des liens invisibles avec ses précédents films où la bourgeoisie, les sociétés rigides ou le monde des adultes emprisonnaient la jeunesse, les sentiments, la folie douce d’individus rêveurs, innocents ou libres.
Thérèse symbolise une femme érudite, émancipée, une avant-gardiste de son temps rêvant d’une vie épanouie, individuelle. Elle est effrontée et lucide, vulnérable et froide comme nombre d’héroïnes du cinéaste. Il y ajoute l’ingrédient criminel pour la noircir et nous plonger un peu plus dans les abymes de l’horreur humaine. C’est son hommage sublime à ces femmes secrètes et terriennes, belles et évanescentes.

Destinée sentimentale tragique et ambigüe, le film, né d’une union économique de raison plus que d’une passion, dans un milieu antisémite, rance, xénophobe, terrien, traditionaliste. Tautou incarne l’esprit, mais aussi le désordre dans un monde qui semble immuable. L’actrice porte son personnage avec grâce, une justesse qui l’éloigne de son image romanesque et comique, se rapprochant davantage de la dureté de Coco Chanel.
Face à elle, Gilles Lellouche a trouvé sans aucun doute son plus beau personnage. Les deux basculent dans une certaine ambivalence que Miller va manipuler jusqu’à l’épilogue, généreux et respectueux. Il n’y a rien d’angélique dans cette tragédie. Mais les deux protagonistes s’empoisonnent l’existence jusqu’à la destruction de l’autre. Ce qui rend l’issue incertaine.

Liaison frigide et glaçante, ils vivent leur mariage dans une prison : la chambre pour lui quand il est malade, une pièce en guise de cachot pour l’autre quand elle est punie. L’hypocrisie teinte cette atmosphère de morgue comme un linceul se dépose sur un cadavre. De pulsions meurtrières en tentatives de suicides, on voit bien que Miller s’intéresse à la mort, obsessionnellement.
S’il en rend impeccablement l’atmosphère confite et irrationnelle, il se complait parfois dans quelques séquences qui dénouent les tensions. Le scénario contraint à l’isolement mais une vision plus radicale, avec pour seul point de vue celui de la femme incarcérée, aurait donné plus de force que cette trame narrative très classique. Malgré tout, cette obstination à préférer les hypothèses au jugement, cette volonté de happer le spectateur avec des mystères plus que des résolutions, rend le film moins académique qu’en apparence.

Cela n’empêche pas le cinéaste de dénoncer les erreurs de chacun, de critiquer cet intérêt collectif qui écrase toute velléité individualiste. Spectrale, Thérèse, dressée, aux ordres, oiseau en cage, est devenue un poids mort. Le reflet de la dépression de Miller. Il faudra un sursaut d’humanité, une épouvante générale pour que ces gens bien comme il faut, bien croyants, prennent conscience de cette euthanasie planifiée.
Si un léger ennui nous ensommeille, le talent de Miller et l’intensité du drame raconté permettent de nous maintenir en éveil et de profiter d’un final ensoleillé, après une longue phase austère, hymne à la liberté… Une dernière image filmée par un cinéaste qui aimait tant les femmes au point, souvent, d’en avoir une sensibilité équivalente. Malgré ses défauts, Thérèse Desqueyroux est un testament décent et digne pour un réalisateur qui détestait les préjugés et les normes, leur préférant la folie et la sincérité. Il aimait révélait les zones obscures de l’âme avec la lumière du cinéma. Le noir lui allait si bien.

vincy



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