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Mud

Sélection officielle - Compétition
USA


MISSISSIPPI FEELING





"- Ton père nous tuerait s'il savait qu'on est l�.
- C'est pas de lui dont j'ai peur...
"

Si rythme lent et tension progressive sont au rendez-vous du 3e long métrage de Jeff Nichols, il ne faut pas se fier � la torpeur feinte et presque poisseuse dans laquelle il nous entraîne. L'enfant prodige du cinéma indépendant réalise en effet une œuvre hybride, dont l'intrigue principale est calquée sur celle d'un polar, mais o� le récit penche sans cesse vers le film d'apprentissage, voire de transmission. Au cœur de cette histoire d'amiti� entre un homme abîm� par la vie et un adolescent fragile, il y a surtout le motif de l'amour, partag� ou non, mais toujours compliqu� et douloureux.

Dans cette région des Etats-Unis que traverse le Mississippi, la vie semble suivre un cours qui lui est propre. Le fleuve est omniprésent, � la fois source de revenus, voie de circulation, terrain de jeu, refuge... Bien au-del� d'un simple détail géographique, il induit chez les habitants un certain mode de vie et de pensée. Les personnages vont droit au but et ne s'embarrassent guère de paroles inutiles. Les gestes sont précis eux-aussi, et la caméra de Jeff Nichols accompagne le mouvement, filmant êtres et lieux avec cette tranquillit� imparable qui est sa marque de fabrique. Le découpage précis et la composition rigoureuse des plans permet d'impulser au film une élégance classique qui va bien avec la simplicit� extrême du scénario. En effet, Jeff Nichols ne triche pas. Ici, pas d'esbroufe visuelle, pas de rebondissement spectaculaire, mais presque une parabole sur l'existence.

Car lorsque Mud apparaît dans la vie d'Ellis, le jeune héros, c'est une période de grands bouleversements pour l'adolescent, mais aussi pour la communaut�. Une loi interdit en effet de continuer � vivre au bord du fleuve et les habitants sont menacés d'expulsion, dont la famille de l'adolescent. En même temps, il voit ses parents se déchirer, tandis que lui-même tombe amoureux. Dans ce tourbillon de changements, l'arrivée de Mud va être comme un phare dans la nuit, une raison de se battre, et une lueur d'espoir. Peu importe si le personnage brillamment interprét� par Matthew McConaughey n'est en rien ce modèle ou ce mentor qu'imagine le jeune homme. Avec sa gueule cassée, ses superstitions et son histoire d'amour impossible, le pseudo-aventurier lui offre un contrepoint salutaire, et lui permet dans une certaine mesure de ne pas emprunter la même voie chaotique que lui.

Au final, la relation qui unit Mud et Ellis prend largement le pas sur le polar, un peu � la manière dont True grit (le roman comme l'adaptation des Coen) évacuait le plus gros du western au profit de la relation entre le vieux shérif et la jeune fille cherchant � venger son père. Si la comparaison s'impose, ce n'est pas seulement � cause de l'importance que prennent les serpents dans les deux films, mais parce que chacun � sa manière montre une portion d'Amérique sur le point de disparaître, et des individus qui doivent apprendre � vivre sans. Dans les deux cas, la présence d'un aîn� un peu déglingu�, et pas du tout politiquement correct, rend possible la transition et en adoucit l'âpret�. L'émotion qui se dégage n'en est alors que plus subtile, et, dans le cas de Mud, joliment teintée de la nostalgie de quelque chose qui est déj� perdu � jamais.

MpM



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