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Holy motors

Sélection officielle - Compétition
France


CAN’T GET YOU OUT OF MY HEAD





«- Ta punition c’est d’être toi et d’avoir à vivre avec ça.»

Pour beaucoup, Holy Motors apparaîtra comme un film ovniesque, voire incompréhensible, inaccessible, irrationnel. Le premier conseil que l’on pourrait donner serait de se laisser porter par ce « trip » parisien, sans être cartésien un seul instant. Profiter de chacun des neuf rendez-vous filmés par Léos Carax, sans jamais chercher une quelconque interprétation. Car le cinéaste a un talent certain pour mettre en scène les séquences les plus incongrues, pour varier le style, du mélo musical au drame endeuillé, de la comédie à la série B made in Hong Kong. Il y fait une véritable déclaration d’amour au cinéma, à tous les cinémas, et aux comédiens. Véritable prouesse pour Denis Lavant qui s’amuse à interpréter des personnages aussi différents qu’un vieil homme mourant, un satyre, un tueur, un décideur richissime, un père d’adolescente qui écoute du Kylie Minogue, une mendiante étrangère…

Le second conseil serait de revoir tous les autres films du réalisateur. Chacune des neuf étapes est une référence à ses précédentes œuvres, comme un clin d’œil. Le plus émouvant, peut-être aussi le plus beau, est sans doute celui qui fait écho aux Amants du Pont-neuf. Rappelons nous que Carax avait ruiné ses producteurs car il avait fallu reconstruire le pont parisien et ses perspectives (notamment la façade du grand magasin La Samaritaine) dans le sud de la France pour n’avoir pas pu tourner sur les lieux mêmes de la Capitale. Ici, sa caméra circule dans le magasin, aujourd’hui fermé, où les mannequins gisent en morceaux épars, et achève la montée en spirale par de somptueux plans panoramiques sur le fameux Pont-neuf. C’est également l’épisode le plus émouvant du film, avec une Kylie Minogue transfigurée, touchante, parlant en français et chantant une mélodie triste en anglais. Un amour désenchanté, perdu, qui pourrait illustrer celui que Carax éprouvait pour son actrice et muse de l’époque, Juliette Binoche.

Holy Motors reste, malgré ses deux conseils, un film aussi baroque que barré. Peu importe comment on interprète la narration – rêve cauchemardesque, mise en abyme du cinéma comme vecteur d’illusions, art mystique où les acteurs sont des anges, traduction visuelle de nos vies mornes sauvées par la possibilité de vivre virtuellement d’autres vies – elle est à la fois insolite, singulière et plus proche du collage de courts métrages hallucinés que d’un long métrage classique.
L’œuvre est tendue au spectateur comme un miroir où s’agitent différents avatars. Le comédien est doué d’un pouvoir quasiment divin (il est immortel au sens propre du terme), circulant en limousine (intelligente), conduite par un étrange chauffeur/ange gardien (formidable Edith Scob) qui avance, dans la vie réelle, comme masquée. La dernière phrase du comédien, « C’est moi », est d’une ironie saisissante quand on vient de voir le personnage se transformer plusieurs fois. Qui est ce moi, existe-t-il vraiment ?
Au passage Carax en profite pour donner sa vision du monde, méprisant le capitalisme, louangeant les sentiments et l’humain, préférant les misérables. Les métamorphoses de Denis Lavant sont saisissantes. Il joue tous les rôles d’une vie. Jouer à être quelqu’un d’autre, voilà comment survivre.

Carax ne freine jamais son désir, n’hésitant pas à faire sourire avec des pincées d’humour distillées ici et là (les pierres tombales servant de support publicitaire par exemple), comme pour mieux souligner la farce qu’il nous concocte, ni à nous provoquer avec ses obsessions péniennes (une séance de sexe virtuel dotée d’une queue astronomiquement longue, un satyre bestial priapique). Il fait appel à ces figures mythologiques (et pas seulement celles du cinéma), convoquant une beauté (c’est son nom), en la personne d’Eva Mendès, mutique, passant du top model à la femme en Burqa, et finissant en Vierge Marie endormant la bête, comme une Pieta de Michel Ange.

Fluide, l’œuvre ne souffre pas d’incohérences et se plait même à nous faire perdre la raison. Son royaume de Freaks, surréaliste, va stupéfier. Mais reconnaissons qu’il livre tout ce qu’il a dans la tête, ce fouillis incroyable, et sur le cœur. Il s’autorise une véritable liberté cinématographique, privilégiant la sensation et l’émotion à la narration, l’énigme à l’explication. C’est la distorsion du réel qui l’intéresse. Comme cet entracte dans une église où un orchestre d’accordéons nous fait vibrer, malgré son inutilité flagrante. Ce jeu d’illusions à la Lewis Carroll est avant tout un plaidoyer pour que les spectateurs ouvrent les yeux. « La beauté est dans l’œil de celui qui regarde. Alors si personne ne regarde plus… ».
Holy Motors est finalement une pochette surprise. Parfois le cadeau ne nous plaît pas, tout n’est pas égal, mais on est heureux de cette générosité si rare au cinéma. De ces petits plaisirs qui nous ont été offerts au regard.

vincy



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