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Sur la route (On the Road)

Sélection officielle - Compétition
/ sortie le 23.05.2012


AND THE BEAT GOES ON...





« - Je ne serai jamais chez moi... »

Walter Salles pourra en dérouter plus d'un avec ces "carnets de route" d'un auteur cherchant l'inspiration, pour finalement n'en retenir que des impressions. Cette grande vadrouille déconcertera car le scénario ne repose pas sur une intrigue mais sur une errance, sans destination précise autre que l'air du temps et les rencontres hasardeuses. Une longue marche tous terrains dans une Amérique de l'après-guerre, avec des chaussures trouées, des ploucs ignares, des travailleurs exploités, des clodos qui traînent... Et le documentariste Salles ne manque pas une occasion pour décrire le contexte social de l'époque.

Hit the Road, Jack

Mais Sur la route est bien plus qu'un vagabondage : la réussite de cette adaptation est d'avoir compris le sens du livre, de lui avoir donné une quête (à la recherche du père perdu) d'avoir respecté la substance du texte, tout en prenant de nombreuses libertés, laissant ainsi s'échapper les personnages, hantés par la mort, dans une aventure proprement cinématographique. Cette fatalité les oblige à vivre urgemment au présent, rejetant toute forme de futur et ne puisant dans le passé que les grandes références littéraires et intellectuelles. Ils sont libres comme un air de free jazz, musique qu'ils vénéraient. Le film suit ainsi le tempo d'une jazz session, avec ces accélérations et ses parenthèses mono instrumentales.

Cette sensation d'émancipation se retrouve aussi dans le jeu des comédiens. Outre Sam Riley, parfait en pseudo Jack Kerouac, excepté lorsqu'il parle québécois, les autres acteurs, asservis par Hollywood, cassent non pas leur image mais bien leurs chaînes. Ainsi Viggo Mortensen. n'a aucune pudeur à exhiber couilles et cul, Kirsten Stewart à branler deux hommes, seins à l'air, et n'oublions pas Garrett Hedlund, charismatique Dick Moriarty, fil conducteur de toute cette bande, objet solaire qui aveugle par sa beauté, fantasme d'un voyou écorché par une vie malchanceuse. Hedlund se fout à poil dans tous les sens du terme : lors de sa première apparition, il nous montre son somptueux postérieur pour finir très loin dans les pratiques sexuelles déviantes, loin des personnages fades et stéréotypés filtrés et proposés par son agent. Une véritable révélation avec son regard intense, sa voix chaude et des variations de jeu qu'on n'imaginait pas chez lui.

Avec un tel casting et une si juste interprétation du roman culte de la "Beat Génération", Salles a réussi à conjurer le mauvais sort qui rendait cette adaptation aussi mythique qu'impossible. Entre cette vie de Bohême et ce Into the Wild collectif, On the Road est l'histoire de bourgeois qui renient leurs origines parce qu'ils se sentent existentiellement plus vivants en côtoyant un cow boy qui les prend pour des génies. Les amitiés sont enlacées, transgressives, ne reposent sur aucun ordre moral autre qu’un pacte presque fusionnel entre eux, les conduisant à faire des milliers de kilomètres juste pour se parler. « Seuls les fous m’intéressent, ceux qui ont la fureur de vivre » explique Sal Paradise / Jack Kerouac. Sont-ils si fous ? Leur quête d’aventures, leur idéalisme d’une vie anti-conformiste fait écho au personnage du jeune Che dans Carnets de voyage. Salles filme avec le même désir les paysages sauvages, les lieux paumés, les accidents de parcours. De leur voyage initiatique, qui aboutira à un rouleau tapé à la machine où leur histoire sera à jamais mémorisée, ces oiseaux migrateurs sous emphés, joints et alcool, rendent leur « loose » excitante et fascinante.

Paradise : Amour

Insouciants et peut-être irresponsables dans cette Amérique puritaine, raciste et matérialiste, ils écrivent un hymne à la liberté qui fera fantasmer plus d’un spectateur emprisonné dans leur routine consumériste actuelle. Pourtant le cinéaste ne manque pas une occasion de montrer leurs galères, leurs prises de risques irréfléchies. Cette jeunesse désoeuvrée, rêvant d’être les nouveaux Rimbaud, d’écrire comme Céline, est transcendée par la beauté des acteurs, filmés au plus près par la caméra, et la singularité de certains paysages, appels à l’évasion. Que ce film épouse formellement l’esprit de cette génération n’est pas la moindre des réussites.

Ils ont beau rouler, marcher, les pieds avalant la terre, en perpétuel mouvement (leur corps, leurs pensées, leurs sentiments), ils se veulent déraciner, quitte, à l’instar d’Icare, à se brûler au contact de leur soleil. Il sont « vivants ». Sensuels aussi. Leur « euphorie est un mirage » mais Paradise/Kerouac sait « qu’il n’y a pas de trésor au bout du chemin ». « Il n’y a que de la merde et de la pisse. » Mais « de le savoir me rend libre » écrit-il. Et nous avec.

vincy



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