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Cogan, la mort en douce

Sélection officielle - Compétition
USA / sortie le 05.12.2012


KILL DEAL





«- Ce pays est fichu, je vous le dis.»

Killing Them Softly. On peut tuer avec froideur ou douceur, cela reste saignant. A mille lieux de son précédent film, l’excellent Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, ce polar n’a rien de méditatif. Bien sûr, même si l’on passe du Western au film noir, on retrouve cette chasse à l’homme qu’Andrew Dominik affectionne tant. Tout comme cette obsession de l’opinion publique et du climat de confiance comme vecteur de décision.

Mais le cinéaste décide de donner un contexte politique et économique à son polar, quitte à prendre le risque d’être insistant. En 98 minutes, le travail est fait, sans détours. Dominik dépeint une Amérique en pleine décomposition. A l’image : des trottoirs défoncés, des lieux glauques, des zones désaffectées, des maisons abandonnées, des voitures d’occasion, des meurtres en pleine rue perpétrés dans l’indifférence générale. En off, on écoute les discours de George W. Bush faisant face à la crise financière qui frappe le pays et de Barack Obama, en campagne, vantant l’idéal américain et l’égalité des citoyens. Nous sommes en octobre 2008. Le contraste, certes binaire, fonctionne.

Le film démontre que la parole des élites n’a aucun effet sur le quotidien des citoyens. Tuer en douceur n’a aucun sens, pas plus que de faire croire à une Amérique unifiée. Cynique, le personnage de Brad Pitt l’est, « un enfoiré de cynique » même. Il ne cherche pas le pragmatisme. Il connaît par cœur les beaux mots politiciens pour créer des illusions idéologiques et leur oppose la réalité. Jefferson, père de la Nation et de la Déclaration des droits de l’homme ? Un esclavagiste. « L’Amérique n’est pas un pays, c’est juste un business ». Ce n’est pas priez pour nous, ou votez pour eux, c’est payez moi.

Et il n’y a pas que l’Amérique qui est un business. Tuer en est un autre. Ça se gère comme une administration, avec des patrons radins et « délicats », un médiateur aux allures de fonctionnaire, un chef de service et quelques employés, pas forcément au mieux de leur forme. L’objectif est de tuer quatre hommes, responsables de la baisse de l’activité du secteur. Dans ce contexte presque satirique, on flirte avec l’univers des Frères Coen ; on y retrouve le même genre de bandits à la petite semaine, catégorie « losers ». Car Dominik n’hésite pas à oser la dérision et l’humour. Certains dialogues proches de l’absurde, tout comme certaines situations cocasses, semblent avoir été imaginés directement par Tarantino. Entre la drogue, le cul, les mauvais plans et le manque de fric, les personnages, finement écrits et riches en caractère, paraissant presque sympathiques, ont la frousse ou le gros coup de blues.

Cogan (Brad Pitt) n’arrive que 20 minutes après le début des hostilités, sans être omniprésent dans le reste du film. S’il a un statut à part, c’est justement qu’il n’est pas touché par la dépression américaine. Il reste courtois, « honnête », rigoureux dans son travail, autoritaire, placide, respectueux. « J’aime tuer doucement, à distance. Pour éviter les sentiments ». Il est surtout droit dans ses bottes, immobile. Au sens propre du terme. Il bouge rarement. Quelques pas pour finir d’abattre un « chef » qui se croyait malin ou pour aller aux toilettes vérifier si le compte en cash y est. Le mouvement est rarement physique. C’est une société qui se déplace assise et qui discute assise. En revanche, le montage et le cadrage rythment avec précision les échanges. On peut même être sous haute tension pendant certaines scènes, où l’imprévisibilité de ces psychopathes et l’incertitude des faits nous conduisent à imaginer le pire plutôt que le meilleur. C’est d’autant plus appréciable qu’il y a peu d’action. Ça ne manque pas de testostérone (il n’y a aucune femme au générique), mais en dehors du braquage au début, on assiste uniquement à une baston hyper-réaliste et trois meurtres (un au ralenti, un brutal et un soudain). Pas de quoi satisfaire les spectateurs en quête de sensations faciles. Même la musique, bluettes des sixties, est là pour accentuer la candeur des actes les plus crapuleux.

Ici, le thriller est cérébral, la mise en scène artistique. Les divagations mondaines autour du métier sont enrobées d’un aspect visuel qui n’a rien de glamour. La nuit, la pluie, du gris… Stylisé et néanmoins efficace, Killing Them Softly ne cherche surtout pas à héroïser qui que ce soit. On assiste au décryptage d’un business, avec ses travailleurs qui font leur « job » : celui des tripots et des tueurs à gage.
Mais le sourire moqueur de Brad Pitt quand il entend Obama clamer que ce ne sont ni les armes ni l’argent qui doivent être la vraie force de l’idéal américain nous remet sur les rails du scénario : un tableau d’une civilisation en déclin, complètement paumée, ne contrôlant plus les poussées xénophobes des populations et incapable de résister aux Krachs boursiers que son système a stimulé. On se surprend d’ailleurs à avoir ce même sourire en coin après avoir vu cette Amérique à la marge régler ses affaires dans son coin, impunément, avec ses propres moyens. Le fric et les flingues. Pas les belles idées. Loin des puissants ou à l’écart de toute morale. Ce qui compte, pour Bush comme pour Cogan, c’est que les affaires tournent. La seule vérité qui compte, c’est le paiement pour service rendu. Il faut passer à la caisse quoi qu’il arrive.

Le reste n’est que divagations sur la sexualité des uns ou constats d’échec des autres. La mort est toujours à l’arrivée. Qu’elle soit douce. Ou dure.

vincy



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