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qui est yoshihiro tatsumi?

 

Tatsumi

Certain Regard
Singapour / sortie le 01.02.2012


SI C’EST UN HOMME





«- Il y a toujours le drame imprévu, accidentel, qui ruine le bonheur, qui fait perdre le sourire.»

Eric Khoo nous avait émerveillé avec son humble et sensible My Magic. Tatsumi pourrait, par son genre, son sujet, ses significations, apparaître comme radicalement opposé. Un film d’animation autour d’un biopic servant de fil conducteur à cinq courts métrages adaptés d’œuvres mangas, violentes et oniriques.
Et pourtant on peut aussi y trouver des liens invisibles entre les œuvres précédentes du cinéaste singapourien et celle-ci. Le rapport à l’enfance, le mystère de l’inspiration, le monde cruel qui nous entoure… Khoo persévère dans sa volonté de filmer des histoires universelles, avec une certaine candeur, sans jamais nier le moteur même des destins que nous construisons : la rencontre de l’autre.

Ici Tatsumi rencontre Tezuka (le père d’Astro Boy), comme Khoo rencontre Tatsumi. Ce n’est qu’une admiration débordante de reconnaissance, et non pas de l’aveuglement fanatique. Une histoire de transmission.
Le réalisateur a surtout eu l’audace de mélanger deux styles de narration : le récit biographique d’un mangaka légendaire, pas forcément le plus intéressant, et l’adaptation de cinq de ses nouvelles les plus fortes. L’œuvre se confond ainsi avec la vie de l’auteur, le fantasme dessiné devient le reflet des angoisses existentielles et d’une réalité pas forcément joyeuse. Dès "L’enfer", en pleine seconde guerre mondiale - traumatisme japonais - l’insouciance est dévastée. Acte fondateur de sa jeunesse, avec Hiroshima en guise de monstre et de hantise, ce segment nous immerge dans un film d’animation adulte. Le dessin respecte la création originale (avec un noir et blanc stylisé et trait presque esquissé). Tatsumi dépeint un Japon dramatique, composé de meurtre, de chantage, d’orgueil.

La couleur s’invite lorsque naissent les librairies de mangas. Le fil du temps. Portrait d’un Japon qui renaît. C’est aussi là que l’histoire fictionnelle la plus personnelle s’insère dans le récit. Un singe. La solitude, l’enfermement : l’homme devient un loup pour l’homme.
Il y a dans ce film une colère permanente qui ne veut pas s’exprimer. L’humiliation n’est jamais très loin. Il n’y a pas de héros mais des lâches, des impuissants, des victimes, des losers. Leurs délits ne sont qu’une conséquence de leurs situations : la société les brime, les complexe, ils en deviennent pervers, menteurs ou criminels.
Un homme qui pleure. Quand il n’est pas malade ou rejeté. Voilà ce qui a touché Eric Khoo dans les œuvres de Tatsumi. Comme dans My Magic, ce sont les parias qui le fascinent. Pas les triomphateurs de l’ordre établi, mais ceux qui sont écartés de la société.

Le film est ainsi imprégné d’un malaise profond qui, par la grâce de sa mise en scène, ne met jamais mal à l’aise. Au contraire, il procure un de ses rares plaisirs au cinéma : le désir de revoir le film et de découvrir les romans graphiques qui en sont à l’origine. Ce Royaume des perdants - exclus qui vomissent la dématéralisation et la croissance cupide – est sublimé par un graphisme épuré et respectueux. Les ombres japonaises, ici, prennent autant d’espace que la lumière artificielle dans laquelle ces papillons semblent affolés.
Khoo a encore réussi un tour de magie. Parfois on devine le truc. A la fin, l’illusion l’emporte.

vincy



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