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Et maintenant on va où ?

Certain Regard
/ sortie le 14.09.2011


LA PAIX VAUT BIEN UNE MESSE





"Il faudrait un miracle pour les calmer !"

C’est une manifestation ordinaire de la bêtise humaine : un conflit lointain transforme les amis d’hier en ennemis de circonstance, et tout à coup la plus petite broutille peut enflammer tout un village. Là où les différences avaient toujours été source de richesse, elles deviennent brutalement une raison suffisante pour rejeter, haïr et tuer. Si le point de départ du deuxième film de Nadine Labaki semble si étrangement familier, c’est qu’il évoque avec beaucoup de justesse le mécanisme de nombreux conflits récents ayant dégénérés en guerres civiles sanglantes. D’emblée, son constat est pessimiste : dans un village où les générations précédentes ont été sacrifiées, rien n’empêche les survivants de recommencer, encore et encore, à s’entretuer pour des motifs religieux. Comme le dit le personnage d’Amale, interprété par la réalisatrice elle-même, ils n’ont rien appris, rien compris de ce passé pourtant proche.

Alors, pour ne pas plonger son récit dans le drame, Nadine Lakabi fait le pari de tirer Et maintenant on va où vers la comédie. Sans nier la complexité de la réalité, elle imagine une fable aux airs de conte de fées, où il serait possible de faire entendre raison aux hommes sur le point de partir en guerre. Ce "miracle", comme souvent dans les films du Moyen-Orient, ne peut passer que par les femmes. Ce sont elles qui ont le plus souffert des conflits précédents, ayant perdu maris, fils et frères. Alors elles font tout ce qui est en leur pouvoir, et même au-delà, pour empêcher le pire, ce qui donne lieu à toute une série de péripéties cocasses et amusantes qui permettent au film de ne jamais ronronner. Il y a de l’imagination, de la fantaisie et de la bonne humeur chez ces femmes lumineuses et résolues qui se transforment en véritables commandos de paix. Les armes à leur disposition vont de la Vierge Marie à quelques kilos de haschich, en passant par une troupe de stripteaseuses ukrainiennes… sans oublier la dernière tentative, formidable et désespérée, qui ancre définitivement le film dans la fable, mais offre un exceptionnel message d’optimisme et de tolérance, mais surtout de fraternité et d’humanisme.

Peut-être que ce final fera grincer quelques dents (fanatiques), de même que le syncrétisme très fort qui court tout au long du film (l’imam et le prêtre se retrouvent dans un confessionnal pour comploter contre la folie meurtrière de leurs fidèles), mais il est amené avec une telle finesse, une telle intelligence dans l’écriture et la mise en scène qu’il fait basculer le film d’une comédie bien sentie à quelque chose de plus profond. Tout à coup, Nadine Labaki transcende et l’univers du conte et la réalité pour livrer une vision essentielle du monde où l’harmonie et le vivre ensemble de tous, sans distinction de religion, de nationalité ou de sexe, valent bien quelques sacrifices et renoncements. Au fond, ce qui nous sépare artificiellement n’est jamais aussi important que ce qui nous rapproche, et ne vaut donc pas la peine qu’on s’y attache, nous dit le film. Quand des vies humaines sont en jeu, ces différences, aussi tranchées soient-elles, deviennent forcément relatives, et perdent toute pertinence, voire toute consistance.

Qu’en pleine tourmente, une poignée de femmes soit capable de voir ça et de s’y accrocher avec l’énergie du désespoir pour préserver la paix, c’est non seulement la magie (cathartique) du cinéma, mais aussi un symbole fort qui trouve dans la société actuelle une résonance universelle et poignante. Dans la réalité, c’est peut-être des femmes, accompagnées de tous ceux qui rejettent le dogmatisme, que peut venir l’espoir. Sans doute est-ce même à cause de cette clairvoyance potentielle que tous les tyrans et bourreaux du monde, quels que soit leur bord ou leurs croyances, prennent d’abord bien garde à asservir les femmes avant de s’entretuer entre eux. La magie du cinéma, de l’intelligence et de la fraternité a ses limites.

MpM



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